Brut : pourquoi la Tunisie s’approvisionne en Azerbaïdjan alors que l’Algérie et la Libye sont à portée de pipeline ?

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Le 4 mars 2026, devant la commission des finances de l’Assemblée des représentants du peuple, le secrétaire d’État chargé de la transition énergétique, Ouael Chouchene, se voulait rassurant. Les contrats de pétrole brut de la Tunisie sont majoritairement conclus avec l’Azerbaïdjan, a-t-il expliqué aux députés, si bien que les importations tunisiennes ne transitent pas par le détroit d’Hormuz. Le lendemain, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev accusait l’Iran d’avoir mené une attaque de drones contre son territoire. La garantie officielle avait tenu vingt-quatre heures.

Depuis, une question circule dans les cercles économiques tunisiens, posée avec une insistance croissante sur plusieurs supports : pourquoi la Tunisie va-t-elle chercher son pétrole brut au bord de la mer Caspienne quand l’Algérie et la Libye sont à ses frontières ?

«Des accords bilatéraux avec la Libye et l’Algérie»

Les données douanières azerbaïdjanaises fournissent le point de départ. Sur les deux premiers mois de 2026, Bakou a livré à la Tunisie 61 300 tonnes de pétrole brut pour une valeur de 29,5 millions de dollars. L’Azerbaïdjan est, de loin, le premier fournisseur de brut du pays. La Libye, qui dispose des plus importantes réserves d’Afrique estimées à 48 milliards de barils, n’apparaît pas dans les contrats. L’Algérie, qui fournit déjà du gaz à la Tunisie via le gazoduc Transmed depuis 1983, est absente sur le volet pétrole brut.

«Il est indispensable de renforcer les capacités de stockage, de signer des accords bilatéraux spécifiques avec la Libye et l’Algérie et d’adopter des mécanismes de couverture lors de l’achat de pétrole», a estimé Aram Belhaj, professeur d’économie à l’Université de Tunis, dans des déclarations à La Presse de Tunisie et à l’agence Anadolu le 14 mars. Belhaj a rappelé que la loi de finances 2026 avait été bâtie sur une hypothèse de 63 dollars le baril, «mais toute hausse importante serait difficilement supportable, que ce soit pour l’État, les ménages ou les entreprises», ajoutait-il, alors que le Brent dépasse désormais les 110 dollars.

L’économiste Ridha Chkoundali a chiffré le coût du choc à environ 8 milliards de dinars supplémentaires pour les finances publiques si les cours se maintiennent à leur niveau actuel. Devant ce scénario, il a identifié quatre options, toutes douloureuses selon lui : différer les projets programmés au budget 2026, geler les recrutements dans les entreprises publiques, relever les prix des carburants à la pompe, ou reporter les augmentations de salaires.

«Ce schéma a fortement évolué depuis 2011»

La rupture avec la Libye n’est pas le fruit d’un choix stratégique délibéré. Webdo.tn rappelle que la Tunisie s’approvisionnait historiquement auprès de son voisin oriental en pétrole brut, mais que ce schéma «a fortement évolué depuis la crise libyenne de 2011, qui a perturbé les flux traditionnels». Ce que le gouvernement présente implicitement comme une stratégie de diversification serait donc, en réalité, une adaptation subie à l’instabilité libyenne post-Kadhafi, jamais véritablement reconsidérée depuis.

Business News Tunisie a été le premier à pointer l’ironie de la situation dès le 5 mars, dans un article au ton mordant titré «Poisse géopolitique». Le site relevait que le raisonnement de Chouchene, «parfaitement logique mercredi», s’était effondré dès le jeudi suivant avec l’entrée de l’Azerbaïdjan dans l’orbite du conflit régional.

Les obstacles que le débat occulte

La recommandation de Belhaj se heurte à des contraintes structurelles que ses partisans évoquent peu. Côté algérien, la demande intérieure absorbe déjà 54 % de la production nationale de Sonatrach, et ce ratio devrait atteindre 80 % d’ici 2030 selon le ministère algérien de l’Énergie. Les exportations de brut sont par ailleurs encadrées par les quotas de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Côté libyen, la volatilité est structurelle.

La semaine du 23 mars, la Direction générale du Trésor français signalait que la production libyenne était «fortement perturbée» après l’incendie du champ géant de Sharara et l’arrêt temporaire d’El Feel. Deux événements en une semaine, illustration en temps réel du risque fournisseur que les économistes favorables à un pivot maghrébin tendent à minimiser.

Moez Ajmi, expert au cabinet EY cité par l’AFP, résume la position des spécialistes du secteur : «La Libye peut augmenter son extraction et ses exportations pour compenser partiellement la baisse du Golfe», mais «l’instabilité politique et sécuritaire reste un frein majeur» et «plusieurs années» d’investissements en infrastructures, forage et sécurité seraient nécessaires avant d’atteindre les objectifs de production annoncés par Tripoli.

L’interconnexion sans le brut

Devant l’ARP, Chouchene a tout de même confirmé que la Tunisie est reliée à l’Algérie par cinq lignes d’interconnexion électrique et à la Libye par deux, et que des études sont en cours pour faire du pays un hub énergétique régional. Sur le pétrole brut, le secrétaire d’État n’a pas répondu aux questions de Maghreb Émergent.

L’ancien ministre du Commerce Mohamed Msilini, dans des déclarations à l’agence Anadolu, a projeté un baril à «150 voire 200 dollars» si le conflit régional s’enlisait, ajoutant que la Tunisie «sera contrainte de préparer une loi de finances complémentaire pour l’année en cours». Le ministère de l’Industrie, pour sa part, dispose selon lui d’un mécanisme d’ajustement trimestriel des prix à la pompe qui n’a pas été activé depuis plusieurs années.

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