Changement climatique, feux de forêts et risques majeurs : vingt ans d’études, mais des plans ORSEC encore en retard en Algérie

Said Merad
12 min de lecture
les bilans humain des feux de forets ne cessent de s'alourdir en Algérie
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Incendies meurtriers à répétition, inondations récurrentes, vagues de chaleur inédites : depuis vingt ans, les catastrophes naturelles se succèdent en Algérie alors que ministères, agences techniques et bailleurs internationaux ont produit un important corpus d’études sur le climat, les feux de forêt et les risques majeurs. Entre diagnostics accumulés et réalité des secours sur le terrain, la distance interroge la capacité de l’État à transformer la connaissance en prévention efficace, malgré des efforts incontestables des services de protection civile et des autorités locales.

Des catastrophes annoncées par la science

Fin août 2026, de violents incendies ravagent une nouvelle fois le nord‑est du pays : au moins 12 morts, des dizaines de blessés et des villages évacués, sur fond de deuil national décrété par les autorités. Quelques semaines plus tôt, une vague de chaleur exceptionnelle avait déjà dopé plus d’une centaine de départs de feu dans une quarantaine de wilayas, avec des températures pouvant atteindre 48 °C.

Chaque été, le scénario se répète : feux de forêt, évacuations, lourds bilans humains et matériels, plans ORSEC déclenchés dans plusieurs wilayas et mobilisation de bombardiers d’eau Be‑200, hélicoptères Mi‑26 et avions AT‑802, appuyés par les colonnes mobiles de la Protection civile et les unités de l’Armée nationale populaire. La priorité affichée reste la sauvegarde des vies et des biens, avec des dispositifs d’urgence qui se renforcent d’année en année.

Pourtant, ces catastrophes ne surprennent plus les milieux scientifiques. Communications nationales sur le climat, études sectorielles sur les ressources en eau, inventaires forestiers et rapports de la Banque mondiale décrivent depuis longtemps une hausse des risques extrêmes dans les écosystèmes forestiers, les zones côtières et les bassins versants.

Sur le plan juridique, la loi n° 04‑24 de février 2024 sur la prévention des risques majeurs et la gestion des catastrophes fournit un cadre détaillé : plans généraux de prévention pour chaque type de risque (séismes, inondations, risques climatiques, feux de forêts), dispositifs de veille et d’alerte, et plans ORSEC décliné aux niveaux national, inter‑wilaya, wilaya, commune et sites sensibles. Ces plans doivent être révisés et testés régulièrement par des exercices de simulation, en mobilisant divers modules d’intervention (secours‑sauvetage, santé, hydraulique, travaux publics, communication, etc.).

Dans le même temps, les institutions publiques et les partenaires internationaux ont multiplié les travaux : communications nationales sur le changement climatique, études de l’ANRH sur l’impact du climat sur les ressources en eau, inventaire forestier national BNEDER, projets de réhabilitation du Barrage vert et stratégie des zones humides. En 2023, la Banque mondiale, la Direction générale des forêts et la Délégation nationale des risques majeurs publient un rapport sur la « gestion durable des forêts pour prévenir les feux », insistant sur les pare‑feu, la réduction du combustible et l’implication des communautés.

Les universités algériennes ont également contribué, avec des mémoires sur les zones inondables, les risques industriels et l’organisation des plans d’urgence, décrivant en détail les responsabilités des walis et des APC en matière de planification des secours. Une revue par les pairs, réalisée en 2019 dans le cadre du mécanisme de protection civile de l’UE, ainsi qu’un « desk survey » du mouvement Croix‑Rouge/IFRC (International Federation of Red Cross and Red Crescent Societies), soulignent que le cadre légal algérien est « globalement complet », tout en pointant des marges de progrès dans la mise en œuvre, la coordination et l’intégration des nouveaux risques climatiques

 « Nous avons constaté un cadre solide sur le papier, mais une traduction inégale dans les pratiques de prévention et la mise à jour régulière des plans », résume un expert européen ayant participé à la revue par les pairs de 2019.

Feux de forêts : le révélateur des limites de la prévention

Les feux de forêts constituent un test grandeur nature de la capacité du système à intégrer la connaissance dans l’action. Les données compilées par la Banque mondiale et la Direction générale des forêts mettent en évidence une augmentation du nombre d’incendies et des surfaces brûlées sur plusieurs décennies, aggravée par la sécheresse et les vagues de chaleur qui touchent le bassin méditerranéen.

Sur le terrain, les services de la Protection civile ne ménagent pas leurs efforts : rappel d’unités dans 45 wilayas, interventions toutes les 16 secondes en période de crise, milliers de personnes évacuées à titre préventif et déploiement massif de moyens aériens et de colonnes mobiles inter‑wilayas.

« Notre priorité est de sauver des vies et de protéger les biens ; la mobilisation reste générale et permanente tant que le moindre foyer est actif », explique Nassim Bernaoui, sous‑directeur des statistiques à la Direction générale de la Protection civile, en rappelant le recours systématique aux moyens aériens et aux évacuations préventives lors des vagues d’incendies de l’été 2026.

Malgré cette réactivité, la prévention structurelle – débroussaillement systématique, entretien des pare‑feu, contrôle des accès, dispositifs de détection précoce, usage opérationnel des drones et des images satellites – reste en deçà des recommandations formulées par les études et les commissions nationales. Le ministre de l’Agriculture a lui‑même annoncé en 2026 le recours accru aux technologies de surveillance pour les campagnes de protection des forêts, signe que le système tente de combler ce retard.

Inondations et autres risques : une dissonance comparable

Les incendies ne sont pas le seul front. Des mémoires universitaires et rapports techniques décrivent la récurrence d’inondations dans des zones déjà identifiées comme inondables, la vulnérabilité des infrastructures urbaines et les insuffisances de drainage. Dans plusieurs cas, les mêmes quartiers sont touchés à répétition, malgré l’activation ponctuelle des plans ORSEC, ce qui interroge la prise en compte des études de zonage et des services d’annonce de crues dans l’urbanisme et la planification.

Les risques sismiques et industriels sont eux aussi largement étudiés, mais la mise en cohérence des diagnostics, des normes de construction et de l’information des populations demeure inégale, malgré un arsenal juridique sur la défense civile et les risques majeurs.

« Depuis quinze ans, nous produisons des cartes, des scénarios et des recommandations ; notre frustration, comme chercheurs, vient moins de l’absence de textes que de la difficulté à inscrire ces connaissances dans les calendriers politiques, budgétaires et administratifs », confie un universitaire spécialiste des risques majeurs et des plans ORSEC, qui plaide pour une culture du suivi et de l’évaluation plutôt que du seul rapport.

Feux de 2026 : une saison extrême

L’été 2026 offre une illustration concrète de cette tension entre réactivité d’urgence et prévention de fond. Entre mi‑juillet et fin août, plus de 1 600 départs de feu sont recensés, avec 131 incendies de forêts, maquis et broussailles actifs à un moment donné, dont 45 considérés comme majeurs. Les wilayas de Béjaïa, Jijel, Annaba, Skikda, Tlemcen, Souk Ahras ou encore Médéa sont particulièrement touchées, obligeant à des évacuations massives et à un déploiement inédit de moyens terrestres et aériens.

Le bilan humain rappelle les tragédies des saisons précédentes, voire plus encore, tandis que les pertes forestières et agricoles s’ajoutent à un patrimoine déjà fragilisé. Dans ses communications, le ministère de l’Intérieur insiste sur la « mobilisation générale » de l’ensemble des intervenants et sur la coordination renforcée entre Protection civile, ANP, DGF et collectivités locales.

Ce que recommandent les études, ce que montrent les sinistres

À moyens constants, les travaux scientifiques et les évaluations internationales convergent sur un socle d’actions : gestion active des forêts (pare‑feu, réduction du combustible, surveillance par drones et images satellites), intégration des cartes de risques dans les plans d’urbanisme et de développement local, exercices de simulation réguliers pour tester les plans ORSEC et les chaînes de décision.

Les sinistres récurrents – incendies, inondations, vagues de chaleur – donnent cependant le sentiment d’une mise en œuvre fragmentée, où les plans ORSEC sont souvent déclenchés en mode réactif lors des crises, mais moins visibles dans leur dimension préventive et dans leur actualisation systématique. Les experts de la revue par les pairs de l’UE comme ceux de l’IFRC, tout en saluant les progrès et la mobilisation des services, invitent à renforcer les mécanismes de suivi, la coordination intersectorielle et l’intégration des risques climatiques émergents.

Une responsabilité partagée, des marges de progrès

Le constat n’est pas celui d’une inaction totale, mais plutôt d’un décalage entre la vitesse du changement climatique, la production de connaissances et le rythme d’adaptation des institutions. Les services de la Protection civile, les ministères et les collectivités locales se trouvent sous pression permanente, avec des moyens qui se renforcent mais restent confrontés à la multiplication des événements extrêmes.

La responsabilité apparaît donc partagée : entre l’État central et ses différents départements, les collectivités, les services de secours, mais aussi la société dans son ensemble, dont les comportements (occupation des espaces, pratiques agricoles, gestion des déchets, etc.) influent sur l’exposition aux risques. Les pistes avancées par les études – audits réguliers des plans ORSEC, intégration systématique des données scientifiques dans les tableaux de bord des walis, transparence sur l’état de préparation des territoires – sont autant de leviers pour passer d’une culture du rapport à une culture de la prévention évaluée.

Dans un pays où les catastrophes naturelles sont désormais récurrentes, le débat ne porte plus sur l’existence ou non de textes et d’études, mais sur la manière de les faire vivre au quotidien, au plus près des forêts, des vallées et des quartiers vulnérables. C’est là que se jouera, dans les prochaines années, la crédibilité des plans ORSEC comme instruments d’anticipation, et non plus seulement de réaction.

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