Incendies : pourquoi les avions ne suffisent pas à protéger l’Algérie

Depuis le mois de mai 2026, l'Algérie a recensé plus de 3 700 départs de feu, parfois dans quinze wilayas en même temps. Les avions ont volé, les hélicoptères aussi : ce qui a manqué, c'est une chaîne de commandement capable de les coordonner tous.

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Un incendie progresse sur un flanc de colline couvert de maquis, dégageant un épais panache de fumée, dans la wilaya de Jijel. ©Protection civile
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Chaque année, le même scénario se répète en Kabylie et dans l’Est du pays. Des colonnes de fumée s’élèvent. Des villages surveillent l’avancée des flammes. Et les secours, pourtant renforcés depuis les incendies de 2021, peinent à faire face quand plusieurs wilayas brûlent en même temps.

Environ 90 % des départs de feu sont d’origine humaine. Brûlage agricole traditionnel, chantiers, lignes électriques, simples négligences : les causes sont connues. Selon un document de référence de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’exode rural des années 1970 a vidé les montagnes de leurs bergers. Sans troupeaux pour brouter la végétation, le maquis a repris les terres abandonnées. Le même phénomène existe en Espagne, au Portugal et en Italie, où le recul de l’élevage pèse sur le risque incendie autant que la sécheresse.

Le taux de boisement national reste mal connu : il varie, selon les sources, entre 11 % et 16,4 % pour le nord du pays, et tombe sous 2 % pour l’ensemble du territoire. Ce chiffre s’appuie encore sur l’inventaire forestier national de 2008, jamais mis à jour depuis. Autre donnée qui compte : 58 % de ce qui reste de forêt est en réalité du maquis dégradé, un combustible sec et dense, très différent d’une forêt mature.

Un dispositif renforcé, mais encore insuffisant

Certes, l’Algérie a bâti depuis 2021 un vrai dispositif aérien : douze avions Air Tractor AT-802, deux bombardiers d’eau amphibies Beriev Be-200 et six hélicoptères lourds Mi-26. Ce dispositif a permis de ramener la surface brûlée à 5 289 hectares en 2025, en baisse de près de 90 % sur la moyenne de la décennie précédente, selon la Direction générale des forêts. Le plan national de lutte contre les feux de forêt pour l’été 2026 a aussi porté à 140 le nombre de drones de détection, contre 35 l’année précédente. Mais cette flotte reste concentrée sur peu de bases, alors que le territoire à couvrir est immense.

L’été 2026 le montre bien. Depuis le 1er mai, la Protection civile a recensé 3 719 départs de feu, contre 1 501 sur la même période en 2025. Au plus fort de la crise, jusqu’à 120 foyers étaient actifs en même temps, dans quinze wilayas, avec des températures locales de 55 degrés. Le spécialiste défense Akram Kharief a calculé la densité aérienne algérienne : 4,9 moyens par million d’hectares de forêt, contre 25 pour le Portugal, l’un des pays les mieux équipés du bassin méditerranéen. Il nuance toutefois cette comparaison : plus de 90 % des pompiers portugais sont des volontaires, ce qui change beaucoup la donne.

L’angle mort de la doctrine de commandement

En 2021 déjà, un responsable de la Direction générale de la Protection civile expliquait l’absence de tout Canadair dans la flotte nationale par des « spécificités géographiques et topographiques », qui avaient orienté les investissements vers des moyens terrestres. Cinq ans plus tard, ce choix n’a pas changé. Dans son analyse consacrée à la doctrine algérienne de lutte anti-incendie, Akram Kharief pointe un autre manque : en pleine crise de l’été 2026, aucun chiffre de performance n’a été rendu public. Ni le temps d’intervention moyen, ni le taux réel de disponibilité des appareils. L’Espagne, elle, publie chaque année ses heures de vol et son nombre d’interventions.

Kharief va plus loin. Il rappelle que les catastrophes les plus meurtrières du bassin méditerranéen, en Californie en 1970, au Portugal en 2017 et en Grèce en 2018, n’étaient pas dues à un manque de moyens. Elles venaient d’un défaut de coordination entre les services engagés sur le même sinistre. Il prend l’exemple du Portugal, à Pedrógão Grande : 66 morts en moins de six heures, en juin 2017.

Une commission d’enquête a établi que les services forestiers et la protection civile utilisaient des systèmes d’information non reliés entre eux, sans règle écrite pour dire à quel moment le commandement passait d’un service à l’autre. Kharief propose une solution simple : reprendre le modèle américain né des incendies de Californie, l’Incident Command System. Ce système est aujourd’hui obligatoire aux États-Unis, et repris par le Canada, l’Australie et la Suède.

Sur le plan institutionnel, Kharief écarte l’idée d’un nouveau ministère des situations d’urgence. Il y voit une couche administrative de plus, sans garantie de régler les conflits de tutelle entre l’Intérieur, l’Agriculture et la Défense. Il préfère une agence nationale rattachée directement à la présidence de la République, avec son propre budget et une autorité légale sur tous les moyens civils et militaires dès qu’une crise est déclarée. « L’Algérie n’a pas besoin d’un nouvel organigramme, mais d’une autorité de commandement réelle », résume-t-il.

L’analyse aborde enfin un sujet moins attendu : le potentiel industriel de Tassili Travail Aérien, l’opérateur public qui exploite déjà les douze Air Tractor du dispositif national. Selon Kharief, cette entreprise pourrait devenir, sur cinq à dix ans, un prestataire régional de lutte anti-incendie, sur le modèle de la canadienne Conair ou de l’italienne SoREM. À une condition cependant, prouver plusieurs saisons de bonne disponibilité technique et obtenir les certifications exigées par les marchés publics européens. Deux conditions qui, pour l’instant, ne sont pas réunies.

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