Algérie : après les incendies, la solidarité s’organise aussi pour les bêtes

Les incendies qui ont frappé Jijel, Béjaïa, Skikda... et Tizi-Ouzou le 26 août ont endeuillé des familles entières. Ils ont aussi décimé cheptel et ruchers, pilier économique de ces wilayas où l'élevage se pratique en plein maquis. Vétérinaires et associations se sont mobilisés pour porter secours aux bêtes rescapées.

Said Merad
11 min de lecture
une image des dégâts causés par les incendies
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L’agriculture pèse près de 14,7 % du PIB algérien et fait vivre 22,68 % de la population active du pays, soit 2,7 millions de travailleurs. Dans les wilayas de l’Est et de Kabylie, ce poids économique se traduit très concrètement par l’élevage et l’apiculture, deux activités qui structurent la vie de milliers de foyers ruraux depuis des générations.

Jijel, Béjaïa, Tizi-Ouzou, Skikda, El Tarf, Guelma, Mila et Sétif concentrent, à elles huit, la moitié du cheptel bovin de races locales et croisées du pays. Le relief montagneux et la rareté des surfaces agricoles utiles y ont imposé un modèle d’élevage extensif : les bêtes pâturent librement en forêt et en maquis, loin des exploitations fermées et mécanisées des plaines céréalières. À El Tarf, l’élevage bovin local est présent dans 94 % des exploitations agricoles et pèse davantage dans le revenu des ménages que les cultures elles-mêmes. Le cheptel ovin national, qui place l’Algérie au premier rang du Maghreb avec 19 millions de têtes, se déploie lui aussi très largement en système pastoral extensif.

L’apiculture, de son côté, n’est pas une activité annexe dans ces régions : c’est une filière en pleine expansion à l’échelle nationale, portée depuis 2001 par le Fonds national de régulation et de développement agricole, avec 50 000 apiculteurs agréés et une production de miel qui a bondi de 35 000 à 75 000 quintaux entre 2000 et 2018. Tizi-Ouzou en reste l’une des toutes premières wilayas, avec près de 90 000 ruches, environ 4 500 apiculteurs recensés et une production annuelle avoisinant les 3 000 à 3 500 quintaux de miel. Une association locale forme les producteurs et anime depuis 2013 un festival annuel du miel et de l’abeille au village d’Ahrik, signe de l’ancrage profond de cette tradition dans le tissu social kabyle.

L’ampleur des pertes : un cheptel décimé, des ruches anéanties

C’est précisément ce mode de vie en plein air, qui a longtemps fait la richesse de ces terroirs, qui les rend aussi vulnérables face au feu : contrairement à un élevage en stabulation fermée, les bêtes en pâturage libre n’ont souvent aucune possibilité d’évacuation rapide lorsque l’incendie se propage dans le maquis. Les incendies qui ont frappé le nord-est du pays le 26 août ont fait au moins 12 morts et 54 blessés selon le bilan officiel du ministère de l’Intérieur, avec des foyers particulièrement dévastateurs à Jijel, Béjaïa et Tizi-Ouzou, entraînant un deuil national de trois jours. Mais le désastre agricole qui accompagne ce bilan humain reste, à ce stade, difficile à chiffrer précisément. À Bordj Tahar, dans la wilaya de Jijel, environ 400 têtes de bétail auraient péri dans les flammes selon les premières remontées locales, un chiffre encore partiel qui devra être confirmé par un bilan consolidé des services agricoles.

Pour mesurer l’ampleur possible du désastre, le précédent de 2021 donne une échelle de comparaison saisissante. Lors des incendies qui avaient déjà ravagé la wilaya de Tizi-Ouzou cette année-là, 19 178 animaux d’élevage avaient été brûlés, dont 295 bovins, 1 318 ovins, 1 131 caprins, près de 15 000 volailles et 1 542 lapins, auxquels s’ajoutaient 429 équins et ânes. Plus frappant encore pour la filière apicole : 8 110 ruches pleines et 3 101 ruches vides avaient été détruites, ainsi que 103 étables, une centaine de bergeries et une quarantaine de chèvreries. Une étude universitaire menée après ces mêmes incendies avait également mesuré une chute de 70 % de la production laitière dans les exploitations enquêtées. Rapportée à la vague actuelle, qui touche un nombre comparable de wilayas selon un schéma similaire, cette référence suggère que le bilan animal définitif de 2026 pourrait, une fois consolidé, s’avérer nettement supérieur aux 400 têtes recensées à ce jour.

À l’échelle nationale, la saison des incendies 2026 a déjà été particulièrement intense avant même le drame du 26 août : plus de 1 550 feux de végétation, de forêt et de récoltes avaient été recensés dès la mi-juillet, entraînant pour les seules pertes agricoles assurables un premier bilan provisoire de 2,7 milliards de dinars, soit environ 22,5 millions de dollars, pour 1 800 hectares de terres agricoles détruites.

Les vétérinaires en première ligne de la solidarité

Face à cette ampleur des dégâts, une mobilisation spontanée s’est organisée dès les premières vagues d’incendies de l’été. Plusieurs vétérinaires, à travers différentes wilayas, ont annoncé un état de mobilisation générale pour prendre en charge gratuitement les animaux blessés par les flammes, qu’ils soient domestiques ou sauvages. Une clinique vétérinaire de la wilaya de Sétif a ouvert ses portes sans frais aux bêtes touchées, appelant les citoyens à ne pas laisser un animal blessé à son sort. Dans la commune d’Aïn El Hadjar, dans la wilaya de Saïda, un vétérinaire a lui aussi proposé une prise en charge gratuite des animaux victimes des incendies. Ces gestes ont été largement salués sur les réseaux sociaux, où de nombreux internautes ont relayé les coordonnées de ces cliniques solidaires.

Ces initiatives ne sont pas isolées : elles s’inscrivent dans un réseau qui se réactive à chaque catastrophe depuis au moins 2021-2022. Un cabinet vétérinaire de Tizi-Ouzou rappelle que son engagement solidaire remonte aux incendies de 2022 en Kabylie, lorsqu’il avait coordonné la réception de dons venus de plusieurs wilayas pour venir en aide aux animaux sinistrés. La structure continue aujourd’hui de soutenir des refuges locaux, comme le refuge canin Thala N’zawech, qui a un besoin constant de nourriture et de soins pour les chiens qu’il recueille, une continuité qui montre qu’un véritable filet de solidarité animale s’est bâti au fil des catastrophes successives, plutôt que de se limiter à des gestes ponctuels.

Au-delà des soins vétérinaires, les professionnels mobilisés ont aussi appelé les citoyens à la prudence : face à un animal blessé ou apeuré, mieux vaut signaler sa présence à des vétérinaires que tenter de le manipuler soi-même, un animal en détresse pouvant réagir de façon imprévisible.

Une mobilisation citoyenne plus large, et une réponse institutionnelle

Cette solidarité envers les animaux s’inscrit dans un mouvement citoyen beaucoup plus large. Selon la presse locale, une véritable vague de solidarité a déferlé sur Jijel dès les premiers jours suivant les incendies du 26 août : citoyens, associations, bénévoles et commerçants se sont mobilisés pour venir en aide aux familles sinistrées, les points de collecte de dons se multipliant dans les quartiers et sur les places publiques. Ce type de mobilisation populaire spontanée, déjà observé lors de précédentes catastrophes en Algérie, semble cette fois encore intégrer les animaux dans son périmètre d’action, à travers les initiatives vétérinaires évoquées plus haut et surtout de collecte et de distribution d’aliments de bétail : foin, orge et farines animales.

Parallèlement, l’État a activé ses propres mécanismes d’indemnisation. Comme lors des vagues d’incendies précédentes, le ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche doit procéder au recensement puis à l’indemnisation en nature des éleveurs sinistrés : distribution de têtes de bétail, de ruches, de fourrage et d’aliments pour bétail. Le ministère de l’Intérieur a par ailleurs annoncé fin août le lancement d’un processus de recensement et d’indemnisation de tous les sinistrés, incluant les pertes de cheptel, avec un objectif de finalisation avant la fin du mois. Cette réponse institutionnelle, nécessaire pour restaurer l’outil de production des familles rurales, reste toutefois distincte de l’élan citoyen et vétérinaire, plus immédiat et tourné vers le soin d’urgence et l’aide en nature plutôt que vers la compensation économique des pertes.

Ce que révèle cette double solidarité

Ce qui distingue la mobilisation observée dans l’Est algérien d’un simple réflexe de protection animale, c’est sa dimension économique et sociale. Dans ces wilayas rurales, le cheptel et les ruches ne sont pas de simples animaux de compagnie : ils constituent, pour des milliers de familles, l’outil de travail et parfois l’unique source de revenu. Soigner une vache brûlée à Jijel ou sauver une ruche à Tizi-Ouzou, c’est donc aussi contribuer à préserver la subsistance d’un foyer entier.

Cette solidarité à double visage, l’urgence vétérinaire et citoyenne d’un côté, l’indemnisation institutionnelle de l’autre, illustre la façon dont les catastrophes naturelles à répétition dans cette partie du pays ont fini par tisser, année après année, un filet de secours de plus en plus organisé. Elle ne dispense pas, rappellent plusieurs observateurs, l’État de renforcer ses moyens de prévention pour éviter que ce scénario ne se répète chaque été.

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