Pourquoi la régulation des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle est-elle un enjeu si crucial en Méditerranée ?
Sabrina Sebaihi : Tout comme nous l’avons fait par le passé pour la recherche sur les cellules souches ou le clonage, il est devenu indispensable d’établir un cadre éthique strict afin de guider la recherche et d’éviter les dérives. La valeur et l’utilité réelles d’une technologie dépendent fondamentalement de la responsabilité de ceux qui la détiennent et de la manière dont la loi choisit d’encadrer son usage.
En Méditerranée, la vie est foisonnante et les enjeux technologiques dépassent largement les simples échanges commerciaux visibles du quotidien. La région abrite une infrastructure de connectivité sous-marine essentielle, composée de câbles stratégiques qui assurent la circulation invisible des données. Aujourd’hui, les tentatives d’ingérence politique lors d’élections ou les stratégies de déstabilisation d’États peuvent s’opérer directement par la neutralisation ou la coupure de ces câbles sous-marins. La technologie doit ainsi demeurer un outil à la fois pratique et éthique, orienté vers le développement économique, mais avant tout mis au service direct de l’humain.
Comment la région méditerranéenne peut-elle se positionner face aux géants américains et chinois ?
Nous faisons face à deux géants, les États-Unis d’un côté et la Chine de l’autre, qui investissent des sommes colossales pour dominer la course mondiale à l’intelligence artificielle. De son côté, l’Union européenne prend progressivement conscience des enjeux stratégiques et cherche à bâtir sa propre souveraineté numérique.
Cependant, l’Europe ne pourra pas mener ce combat isolément. Le bassin méditerranéen constitue un levier efficace pour créer des synergies durables et transversales, fondées sur des besoins partagés dans de multiples domaines. Par ailleurs, il est fondamental de rappeler que l’Afrique représente l’avenir, tant sur les plans démographique qu’économique. Il est strictement impossible de concevoir l’avenir à moyen ou long terme sans associer et dialoguer pleinement avec le continent africain.
Le véritable verrou pour ces porteurs de projet et ces startups réside dans la difficulté à accéder aux marchés européens et mondiaux afin d’y commercialiser leurs innovations
La députée Sabrina Sebaihi
Quelle dynamique faut-il instaurer entre la rive Nord et la rive Sud pour sortir des schémas traditionnels ?
Il faut rompre définitivement avec le fantasme colonialiste consistant à croire que la France ou l’Europe détient le monopole du savoir et vient l’apporter seule de l’autre côté de la mer. La rive Sud dispose d’une jeunesse extrêmement dynamique, de cerveaux brillants, de compétences technologiques, de créativité et d’une forte capacité d’innovation.
Le véritable verrou pour ces porteurs de projet et ces startups réside dans la difficulté à accéder aux marchés européens et mondiaux afin d’y commercialiser leurs innovations. En associant la créativité du Sud à la capacité d’accès aux marchés du Nord, nous créons une complémentarité indispensable. Si nous ne pouvons pas rivaliser uniquement par la puissance financière, la mise en commun des cerveaux à l’échelle du bassin méditerranéen permettra de rattraper notre retard et, potentiellement, de dépasser d’autres puissances mondiales.
Le manque de financements locaux sur la rive Sud ne risque-t-il pas de freiner cette ambition commune ?
La question du financement est complexe, en particulier dans un contexte où un pays comme la France cumule plus de 3 000 milliards d’euros de dette publique. Il convient de distinguer le financement en amont, nécessaire à la création initiale des projets, de celui de la mise sur le marché, qui intervient en fin de parcours. Garantir l’accès au marché commercial et la capacité à vendre son produit restent les facteurs les plus déterminants et les plus difficiles à obtenir. Il serait illusoire de croire que l’Europe ou un forum régional pourra tout financer seul.
Les banques d’investissement locales de la rive Sud doivent également croire en leur propre jeunesse et financer la création de projets sur leur territoire. L’avantage majeur de l’IA et des nouvelles technologies est qu’elles ne dépendent pas du niveau de développement des infrastructures étatiques : on peut innover en partant de zéro et se placer d’emblée sur un pied d’égalité.
Quel rôle attribuez-vous aux diasporas et à la jeunesse dans ce rapprochement régional ?
Les diasporas représentent le véritable poumon du bassin méditerranéen. Comme nous le constatons lors des colloques organisés au Sénat avec mon collègue Louis, les membres des diasporas multiplient les initiatives d’investissement, d’implantation d’entreprises et d’innovation entre leurs pays d’origine et d’accueil. Par ailleurs, la Génération Z se distingue des vagues migratoires passées par une revendication très forte de co-construction et de coopération partenariale entre les deux rives.
Alors que la politique traditionnelle s’est souvent heurtée aux frontières physiques et aux contraintes de déplacement, les technologies numériques abolissent les distances sans qu’il soit nécessaire de prendre l’avion. Ce mouvement d’intégration et de synergie régionale est désormais totalement inarrêtable.



