Face à la décision de Rome de suspendre temporairement l’application de Schengen aux voyageurs en provenance d’Espagne, Pedro Sánchez a choisi de porter le débat à l’échelle européenne. Le chef du gouvernement espagnol a demandé samedi au Conseil européen la convocation en urgence d’une réunion extraordinaire des ministres de l’Intérieur afin d’élaborer une réponse commune aux crises migratoires et de réaffirmer que la protection des frontières extérieures constitue une responsabilité collective de l’Union.
Dans la lettre adressée à Bruxelles, Sánchez défend le bilan de son gouvernement. Il affirme que les autorités espagnoles ont repris le contrôle de la frontière de Ceuta en moins de quarante-huit heures, organisé une vaste assistance humanitaire, procédé au rapatriement de la quasi-totalité des migrants entrés irrégulièrement et empêché toute propagation de la crise vers le reste de l’espace européen.
Le dirigeant socialiste ne cite aucun pays nommément, mais l’allusion à l’Italie de Giorgia Meloni est transparente. Il dénonce les réactions de certains gouvernements qui auraient agi, selon lui, « par préjugés, fausses informations, ignorance ou intérêts politiques », qualifiant ces prises de position de contraires à l’esprit de solidarité qui fonde l’Union européenne.
Pour étayer sa démonstration, Pedro Sánchez a également publié sur X un graphique reprenant les statistiques officielles de Frontex pour la période 2021-2026, accompagné d’une formule lapidaire : « La solidarité et l’empathie sont facultatives. Le respect des traités européens et des données ne l’est pas. »
L’Italie reste la principale porte d’entrée migratoire
Les chiffres avancés visent à relativiser le caractère exceptionnel de la crise de Ceuta. Selon Frontex, l’Italie demeure de loin la principale porte d’entrée de l’immigration irrégulière dans l’Union européenne avec 478 600 entrées entre 2021 et 2026, devant la route des Balkans occidentaux (340 600) et la Grèce (259 800). L’Espagne arrive en quatrième position avec 234 760 entrées, soit environ deux fois moins que l’Italie. Pour Madrid, ces données rendent difficilement justifiable une mesure exceptionnelle ciblant l’Espagne au nom de la pression migratoire.
Le gouvernement espagnol souligne également que Ceuta n’appartient pas à l’espace Schengen, que la quasi-totalité des migrants a été renvoyée vers le Maroc et que, selon les statistiques de Frontex, l’Espagne figure parmi les frontières extérieures les moins perméables de l’Union. Sánchez rappelle en outre que son pays a déjà fait preuve de solidarité envers d’autres États membres, notamment lors de la crise provoquée par la frontière biélorusse en 2021 et après les arrivées massives à Lampedusa en 2023.
La défense de Madrid a trouvé un écho au-delà de l’Espagne. L’ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis a estimé que les événements de Ceuta ne remettent pas en cause la politique de régularisation des travailleurs immigrés engagée par le gouvernement espagnol. « Les événements inacceptables de Ceuta ne remettent pas en cause la décision courageuse du gouvernement espagnol de régulariser la situation de centaines de milliers de travailleurs immigrés », a-t-il écrit sur X. Selon lui, ces événements « ne légitiment pas non plus la tentative flagrante de Mme Meloni d’ouvrir un front avec l’Espagne pour apaiser une partie de l’extrême droite italienne qui lorgne sur un parti encore plus à droite que le sien ».
Madrid attaqué, pas Rabat
Au-delà de l’épisode de Ceuta, cette séquence révèle surtout les profondes fractures politiques qui traversent aujourd’hui l’Europe sur la question migratoire. Dans un éditorial publié samedi, Le Monde relève un paradoxe : alors que l’origine de la crise réside dans l’afflux massif de migrants depuis le Maroc, les principales attaques de la droite et de l’extrême droite européennes se sont concentrées non pas sur les autorités marocaines, mais sur le gouvernement de Pedro Sánchez. Le quotidien estime que ces responsables politiques ont préféré transformer l’afflux de migrants en procès de la politique migratoire du chef du gouvernement espagnol plutôt que de s’interroger sur les causes de cette arrivée massive ou sur les responsabilités de Rabat.
Pour le journal français, la crise de Ceuta illustre ainsi un réflexe d’instrumentalisation politique qui l’emporte sur la solidarité européenne. Une lecture qui fait écho à la stratégie de Pedro Sánchez : en opposant les statistiques de Frontex aux discours alarmistes et en appelant à une réponse commune de l’Union, le dirigeant espagnol a cherché à ramener le débat sur le terrain des faits, des traités et de la coopération européenne.
Au-delà de l’urgence migratoire, la crise de Ceuta apparaît ainsi comme un révélateur des fractures politiques qui traversent aujourd’hui l’Union européenne, où les chiffres et les faits peinent parfois à rivaliser avec les logiques de confrontation politique sur fond de montée d’une extrême-droite xénophobe.


