Le journaliste espagnol, spécialiste reconnu du Maghreb, ne se limite pas à une seule explication. Il passe en revue les différentes lectures avancées après la crise avant de présenter celle qu’il juge la plus probable. La première piste apparaît dans les réactions venues du Maroc lui-même.
Cembrero cite notamment Le360, média considéré comme proche du Palais royal et de Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi Mohammed VI. Alors que la crise est encore en cours, le site publie en plusieurs langues un article au titre révélateur : « Les raisons du chaos migratoire entre Fnideq-Sebta et pourquoi le statut des villes occupées devient une urgence. »
Le message est clair : pour Le360, les événements démontrent le caractère « insoutenable » du statut de Ceuta et Melilla, décrites comme des « anomalies géographiques, politiques et sécuritaires » en plein XXIe siècle. Le média souligne que les forces marocaines consacrent d’importants moyens au contrôle de cette frontière, mais laisse entendre que ce dispositif ne pourra pas être maintenu indéfiniment. Il insiste également sur le coût humain, financier et logistique que représente pour l’Espagne la protection de ces enclaves, avant d’affirmer que leur « restitution » au Maroc apparaît comme une issue inévitable à long terme.
Pour Cembrero, cette prise de position constitue un élément important pour comprendre la dimension politique de la crise : au-delà de la question migratoire, Ceuta et Melilla restent un contentieux territorial majeur entre Madrid et Rabat.
Une démonstration de “capacité” de Rabat
Le journaliste évoque également d’autres facteurs de tension dans la relation hispano-marocaine. Certains observateurs proches de Rabat ont ainsi mis en avant la visite du président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez en Algérie, intervenue dans un contexte déjà marqué par la crise diplomatique autour du Sahara occidental. D’autres rappellent le débat en Espagne sur les demandes de reconnaissance de la nationalité espagnole formulées par certains Sahraouis, un sujet particulièrement sensible pour le Maroc.
Ces éléments ont pu nourrir, selon cette lecture, un climat de méfiance à Rabat. Ils s’ajoutent à une relation bilatérale qui, malgré le rapprochement stratégique engagé depuis 2022, reste traversée par des dossiers hautement sensibles.
Cembrero cite aussi les analyses d’autres voix proches du Maroc qui ont cherché à mettre en avant le rôle stratégique du royaume auprès de ses alliés américain et israélien. Dans le quotidien israélien Yedioth Ahronoth, l’analyste marocain Amine Ayoub estime ainsi que la crise de Ceuta démontre l’importance du Maroc dans la gestion de la frontière sud de l’Europe, en raison de sa capacité à contrôler ou à faciliter les mouvements vers le continent européen.
Un coût important pour l’image du Maroc
Mais au terme de son analyse, Cembrero privilégie une hypothèse plus politique : Rabat aurait voulu démontrer qu’il dispose de la capacité de mettre sous pression Ceuta sans avoir recours à la force militaire. Selon cette lecture, le relâchement du contrôle frontalier aurait permis de rappeler une réalité stratégique : la sécurité de l’enclave espagnole dépend largement de la coopération marocaine.
Une arrivée massive de migrants suffit à provoquer une crise humanitaire, politique et sécuritaire majeure, démontrant que le Maroc possède un levier considérable sur cette frontière.
Il ne s’agirait donc pas d’une volonté de « conquérir » Ceuta par la force, mais d’une démonstration de capacité : montrer que Rabat peut rendre la gestion de l’enclave extrêmement difficile sans tirer un seul coup de feu, tout en renforçant sa revendication historique sur les deux villes.
Cette stratégie aurait toutefois eu un coût important pour l’image du royaume. Cembrero souligne que les images des migrants entrant dans Ceuta, des noyades en mer, des mineurs errant dans les rues et des jeunes Marocains expliquant leur volonté de rejoindre l’Europe ont largement marqué l’opinion publique internationale.
Une séquence particulièrement dommageable pour un pays qui cherche à se présenter comme un acteur de stabilité et de modernité dans le monde arabe, et qui prépare avec l’Espagne et le Portugal l’organisation de la Coupe du monde 2030.


