L’Algérie, à l’instar de nombreuses économies du « Sud Global », s’est lancée dans une course effrénée à la numérisation de ses institutions. Des douanes à la Sonatrach, en passant par les ministères, la priorité, dont inssiste le président Abdelmadjid Tebboune, est claire : rapatrier les données sur le sol national.
Dans cette quête de “nuage souverain”, le partenaire chinois, porté par la « Route de la Soie Digitale », s’est imposé comme l’architecte quasi exclusif de nos coffres-forts numériques. Pourtant, derrière les murs de béton des nouveaux Datacenters, comme le Mohammadia Datacenter porté par le Haut-commissariat à la Numérisation (HCN), construit en collaboration avec Huawei, une question fondamentale demeure : stocker ses données chez soi signifie-t-il vraiment en être le maître ?
Pour Tinhinan El Kadi, Chercheuse au TIDE Centre, University of Oxford et spécialiste de l’économie de développement, la réponse appelle à une nuance brutale. Dans un entretien accordé à Maghreb Émergent, elle lève le voile sur un paradoxe technique et politique : la souveraineté numérique ne se réduit pas à une adresse IP locale.
L’illusion de la territorialité
Pendant longtemps, la doctrine était simple : pour protéger ses données, il suffisait de les sortir des serveurs de la Silicon Valley ou de l’Europe pour les héberger en Algérie. Cette « territorialisation » est aujourd’hui une réalité physique. Huawei, le géant de Shenzhen, s’est positionné comme l’allié naturel de cette stratégie, construisant et maintenant les centres de données des institutions les plus sensibles du pays.
Toutefois, cette étape n’est que la face émergée de l’iceberg. Tinhinan El Kadi souligne que cette approche crée une « forme superficielle de souveraineté ». Pourquoi ? Parce que si le support physique est algérien, l’intelligence qui le fait fonctionner reste étrangère. « On se retrouve dans ces situations de localisation de la data qui ne crée qu’une forme superficielle de souveraineté parce que, que ce soit Huawei ou d’autres partenaires étrangers américains ou européens, on voit que les data centers sont localisés, la data est sous juridiction locale, mais en termes de processing de cette data, de son maintien, du traitement des données, de l’analyse, les partenaires étrangers ont la mainmise sur cette infrastructure », explique-t-elle.
En clair, l’Algérie possède les murs, mais la clé de la serrure et le mode d’emploi du contenu appartiennent au fournisseur. Sans une maîtrise locale du traitement (le processing) et de l’analyse, la donnée reste une matière brute inexploitable sans l’intervention du partenaire constructeur.
Le « Lock-in » : Le verrouillage par les standards
Le risque majeur identifié par la chercheuse réside dans ce que les économistes appellent le « lock-in » ou verrouillage technologique. Ce n’est pas tant par la contrainte que par l’habitude et la formation que la dépendance s’installe. Huawei ne se contente pas de vendre des serveurs ; l’entreprise forme les cadres de demain via ses « ICT Academies » au sein même des universités algériennes.
Ce transfert de connaissances, souvent perçu comme une aubaine, cache une réalité plus complexe. Pour Tinhinan El Kadi, il s’agit moins d’un transfert de technologie que d’une « dissémination de l’utilisation des technologies chinoises ». Elle précise qu’en: « creusant un peu plus, on réalise que c’est pas nécessairement du transfert technologique qui est en train de permettre une remontée de filière, mais plutôt un transfert technologique qui forme les ingénieurs de demain à l’utilisation de ces technologies-là et l’utilisation de ces standards. »
Il en résulte un écosystème où le coût de sortie devient prohibitif. Si l’Algérie décidait demain de changer de partenaire, elle devrait non seulement remplacer le matériel, mais aussi reformer l’intégralité de son personnel technique spécialisé dans les protocoles chinois. C’est ce « coût de passage à d’autres modèles » qui fige la souveraineté dans une dépendance durable.
L’IA et les Hyper Scalers : Le nouveau défi
Alors que l’Algérie commence à peine à stabiliser son infrastructure de stockage, une nouvelle vague déferle : l’intelligence artificielle. L’IA est gourmande en puissance de calcul et nécessite des infrastructures d’une tout autre échelle, les « Hyper Scalers ». Ici, la compétition entre les États-Unis et la Chine se durcit, et les pays d’accueil se retrouvent au centre d’une pression géopolitique intense.
L’enjeu n’est plus seulement de stocker des fichiers, mais de disposer de la puissance nécessaire pour calculer, prédire et décider. Pour ne pas transformer cette nouvelle étape en une énième dépendance, Tinhinan El Kadi préconise une « autonomie stratégique » par la diversification. « Le conseil qu’on donne aux pays, c’est d’essayer de garder une espèce d’autonomie stratégique, c’est-à-dire de diversifier les acteurs et les partenaires technologiques parce que c’est important de ne pas se retrouver justement dans une situation de verrouillage technologique », affirme-t-elle.
Vers une souveraineté de contrôle
L’article de foi de la politique industrielle numérique algérienne doit donc évoluer. La localisation physique est une « très bonne première étape », concède la chercheuse de TIDE Center, mais elle est insuffisante si elle n’est pas accompagnée d’un effort massif pour « augmenter les capacités locales dans le traitement des données et le contrôle de ces datacenters ».
La souveraineté numérique de demain ne se mesurera pas au nombre de serveurs installés à Alger ou à Oran, mais à la capacité des ingénieurs algériens à opérer ces systèmes sans dépendre d’une assistance technique extérieure. Tant que l’analyse et la maintenance resteront externalisées, le « nuage souverain » algérien restera, en partie, sous un ciel étranger.


