Entretien – JIA2 à Annaba : Mohamed Yahiaoui (CNCC) explique comment l’audit peut aider les exportateurs algériens

À l’approche des deuxièmes Journées internationales de l’audit (JIA2), les 22 et 23 décembre 2026 à Annaba, sur le thème « Audit, durabilité et transformation économique », la profession d’audit entend s’imposer comme un levier de compétitivité et de crédibilité pour les entreprises algériennes, à l’heure où les marchés durcissent leurs exigences de transparence, de traçabilité et de performance environnementale.

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Mohamed Yahiaoui, président de la Chambre nationale des commissaires aux comptes (CNCC) ©Maghreb Emergent/Ines Lezzar
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Dans cet entretien accordé à Maghreb Émergent, le président de la Chambre nationale des commissaires aux comptes (CNCC), Mohamed Yahiaoui, revient sur les ambitions de cette rencontre, le choix d’Annaba comme pôle industriel emblématique et les défis auxquels sont confrontées les entreprises algériennes, notamment face au mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières (CBAM). Il expose également sa vision d’un audit davantage tourné vers la preuve, la durabilité et la conquête des marchés, au service de la transformation économique et du développement des exportations hors hydrocarbures.

Maghreb Émergent : Quelle est l’ambition majeure de ces JIA2, et en quoi cette deuxième édition marque-t-elle une nouvelle étape pour la profession ?

Mohamed Yahiaoui : L’ambition est de faire passer la profession de l’audit des comptes à l’audit de la preuve. La compétitivité d’un produit algérien ne se joue plus seulement sur son coût et sa qualité, mais sur la capacité de l’entreprise à prouver ce qu’elle déclare : origine des matières, consommation d’énergie, contenu carbone, conditions sociales de production, intégrité de la gouvernance. Les JIA2 posent une question simple : comment l’Algérie bâtit-elle un système de preuve qui donne à ses entreprises une information à laquelle l’investisseur, le partenaire et les marchés extérieurs font confiance ?

La nouvelle étape tient à la méthode. Cette deuxième édition n’est pas conçue pour débattre, mais pour produire. Trois livrables sont fixés dès le cadrage : les « Recommandations d’Annaba », une feuille de route 2027-2030 et un livre blanc en français et en arabe, adoptés en plénière de clôture. Les entreprises industrielles y participent comme contributrices et non comme auditoire, et des experts internationaux apportent des retours d’expérience de pays confrontés aux mêmes exigences.

Cette logique de production, vous l’ancrez à Annaba. Pourquoi ce choix ? Faut-il y voir une volonté de rapprocher l’audit des réalités industrielles de l’Est algérien ?

Annaba est au croisement des activités minières, sidérurgiques, chimiques, cimentières et portuaires de l’Est. On y trouve le complexe d’El Hadjar, le pôle sidérurgique de Bellara, les engrais de Fertial, les phosphates de Somiphos, la chaîne en construction qui relie Bled El Hadba à Oued Kebrit puis au port d’Annaba, les cimenteries du groupe GICA, ainsi que des industries mécaniques et métallurgiques. Ce bassin concentre précisément les filières couvertes par le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières et par les exigences ESG des donneurs d’ordre.

Tenir les JIA2 à Annaba, c’est donc placer le débat là où il a des conséquences immédiates, et associer l’université qui forme les cadres de ces industries. Oui, ce choix traduit une volonté délibérée : les Journées ne sont pas un colloque hors sol. Ce sont les données, les systèmes et les contraintes des opérateurs de l’Est qui doivent guider les recommandations.

Concrètement, comment l’audit peut-il devenir un levier de compétitivité pour les entreprises qui visent l’export hors hydrocarbures ?

Pendant des décennies, l’accès d’un produit aux marchés s’appréciait sur trois critères : le prix, la qualité technique et le délai. Un quatrième s’est imposé : la crédibilité de l’information attachée au produit et à l’entreprise qui le fabrique. Une information déclarée sans preuve vaut, sur les marchés extérieurs comme auprès des financeurs, une information absente, et l’absence de preuve se paie au tarif le plus élevé.

L’audit transforme une déclaration en donnée opposable. C’est en cela qu’il devient un levier de compétitivité : il réduit la prime d’incertitude que les marchés appliquent à ce qu’ils ne peuvent vérifier, il ouvre l’accès aux financements et aux appels d’offres des donneurs d’ordre qui exigent un reporting ESG, et il permet de valoriser des atouts réels (une installation moderne, une énergie peu carbonée, un contenu local élevé) qui restent invisibles tant qu’ils ne sont pas attestés. Produire ne suffit plus ; il faut pouvoir prouver pour conquérir.

Les entreprises croulent déjà sous les obligations. Comment l’audit peut-il les accompagner sans alourdir leurs contraintes ?

Par trois principes. Le premier est de ne pas importer un reporting de plus, mais de s’appuyer sur la chaîne qui existe déjà : le Système comptable financier, le contrôle interne, les systèmes d’information et la relation annuelle avec le commissaire aux comptes. Le deuxième est la proportionnalité : une trajectoire par paliers, volontaire et encadrée d’abord, puis étendue aux sociétés cotées et aux grandes entreprises publiques exposées, puis généralisée, avec une priorité donnée aux entreprises réellement exposées, à commencer par les exportateurs des filières couvertes par le CBAM. Le troisième est l’outillage : le Guide ESG de la CNCC, les visas spécialisés et les guides par filière issus des JIA2.

Il faut enfin rappeler qu’un audit bien conçu réduit le coût global de la vérification. Dans une économie où l’information n’est pas crédible, chacun vérifie par lui-même : la banque multiplie les garanties, le partenaire exige des audits supplémentaires, le marché applique des valeurs par défaut. Une preuve établie une fois, selon des normes reconnues, évite ces vérifications redondantes.

Vous citez les exportateurs exposés au CBAM, entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026. Quel impact peut-il avoir sur les produits algériens, notamment le fer et l’acier, le ciment et les engrais ?

Le CBAM couvre le ciment, le fer et l’acier, l’aluminium, les engrais, l’électricité et l’hydrogène. Depuis le 1er janvier 2026, l’importateur européen doit déclarer les émissions incorporées dans chaque tonne importée ; la vente des certificats commence le 1er février 2027 et la première déclaration définitive est attendue au 30 septembre 2027. À défaut de données vérifiées propres à l’installation, des valeurs par défaut, délibérément défavorables, sont appliquées.

L’exposition algérienne est concentrée et mesurable : selon les estimations de notre Direction des études économiques, plus de 80 % des exportations hors hydrocarbures vers l’Union relèvent de filières couvertes, sous réserve du traitement particulier des engrais. Le phosphate brut n’est pas couvert, mais son aval l’est. Cette exposition est double : un coût proportionnel aux émissions réelles, et une prime d’incertitude proportionnelle à l’absence de mesure vérifiée. La première se réduit par l’investissement industriel ; la seconde est entièrement évitable, et c’est là que la profession intervient. S’y ajoute, pour l’acier, le nouveau régime européen d’importation applicable depuis le 1er juillet 2026, qui durcit les contingents et impose la traçabilité de l’origine.

Au-delà des échanges et des recommandations attendues des JIA2, l’enjeu est désormais de traduire les ambitions en actions concrètes, capables d’accompagner durablement la transformation de l’économie algérienne. Face aux nouvelles exigences des marchés internationaux, l’audit est appelé à dépasser sa fonction traditionnelle de vérification des comptes pour devenir un véritable instrument de confiance, de transparence et de compétitivité.

Pour les entreprises algériennes, notamment industrielles et exportatrices, la capacité à documenter et à faire vérifier leurs performances constitue désormais un facteur déterminant d’accès aux marchés et aux financements. À Annaba, les 22 et 23 décembre 2026, la profession entend ainsi poser les bases d’une nouvelle dynamique, résumée par une ambition : produire davantage, prouver la valeur de ce qui est produit et conquérir durablement les marchés internationaux.

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