Maroc : critiques et interrogations après la victoire du PAM aux législatives

Le PAM a remporté les législatives du 23 septembre, mais le scrutin est marqué par une forte abstention, des recours et des critiques sur les conditions de vote. La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement ouvre, elle aussi, des interrogations sur la portée du changement politique.

Mecipsa Amokrane
12 min de lecture
Le Maroc a organisé ses élections législatives le 23 septembre 2026, dans un contexte marqué par une faible participation (DR)

Le Parti authenticité et modernité (PAM) est arrivé en tête des élections législatives marocaines du 23 septembre avec 97 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants. Il devance le Rassemblement national des indépendants (RNI), qui obtient 66 sièges, et l’Istiqlal, avec 65 élus. Le Parti de la justice et du développement (PJD) revient à la quatrième place avec 54 sièges.

Les résultats définitifs, annoncés par le ministère de l’Intérieur, correspondent aux résultats provisoires proclamés au lendemain du scrutin. Ils ne donnent toutefois au PAM qu’une majorité relative, loin des 198 sièges nécessaires pour gouverner seul.

Le scrutin s’est surtout déroulé dans un contexte de forte abstention. La participation s’est établie à environ 38 %, contre un peu plus de 50 % en 2021. Pour le chercheur David Goeury, cette baisse est encore plus significative lorsqu’elle est mesurée en nombre de votants : près de 2,7 millions de personnes de moins auraient participé au scrutin par rapport à 2021. Il estime qu’environ 23 % seulement des Marocains en âge de voter se sont effectivement déplacés.

L’opposition met en cause certaines conditions du scrutin

Les critiques les plus directes sont venues de l’Alliance de la gauche.

Jamal Lasri, secrétaire général du Parti socialiste unifié (PSU), a dénoncé un « vol de sièges » au détriment de son alliance et annoncé des recours dans plusieurs circonscriptions, notamment à Tanger, Meknès, Boulemane et Jerada. Il affirme que l’Alliance dispose, dans certains cas, de procès-verbaux dont les données différeraient des résultats annoncés. Ces écarts allégués doivent toutefois être établis dans le cadre des recours et ne permettent pas, à ce stade, de conclure à une fraude généralisée.

Nabila Mounib, figure de l’Alliance de la gauche, a également contesté la régularité du processus dans un entretien accordé à TelQuel Arabi. Elle évoque des irrégularités, notamment des tentatives de bourrage d’urnes et de falsification, et estime que la gauche aurait pu obtenir une représentation beaucoup plus importante dans des élections qu’elle aurait souhaitées « libres et honnêtes ».

Le PJD a lui aussi formulé des réserves, sans pour autant remettre officiellement en cause l’ensemble des résultats. Dans un communiqué cité par des médias marocains, le parti attribue notamment la faible participation à la dévalorisation de l’action politique et partisane, aux performances du gouvernement sortant et à la transhumance politique observée avant le scrutin. Il estime également que le nombre de bureaux de vote complique leur couverture par les partis et peut rendre certaines infractions plus difficiles à documenter. Le PJD a annoncé son intention de saisir la justice dans les cas où des représentants de listes auraient été privés de copies de procès-verbaux.

Des observateurs signalent des pratiques électorales problématiques

Ces critiques politiques interviennent alors que des organisations d’observation ont elles aussi documenté plusieurs incidents.

Le Centre d’études et de recherches en sciences sociales (CERSS) et le Forum civil démocratique marocain, qui conduisent depuis plusieurs années des missions d’observation, ont relevé des cas d’achat présumé de voix, de recours à des moyens publics au profit de candidats et de nouvelles pratiques numériques, notamment liées aux deepfakes. Les deux organisations précisent toutefois que leur travail consiste à documenter les faits et à évaluer le respect des règles électorales, et non à se prononcer sur les vainqueurs du scrutin.

Un autre réseau d’observation, composé de 78 associations, a recensé dans son premier rapport 59 cas suspects d’utilisation d’argent ou de corruption pour attirer les voix des électeurs et 53 cas d’utilisation de biens publics au profit de candidats ou de partis. Ces chiffres correspondent à des cas signalés par les observateurs et ne doivent pas être assimilés à des infractions judiciairement établies.

Les données du ministère public montrent par ailleurs que 93 plaintes électorales ont été enregistrées entre le 21 août et le 15 septembre, contre 229 pendant la même période lors des législatives de 2021. Les plaintes de 2026 portent notamment sur des pratiques numériques, la diffusion de fausses informations et l’utilisation de documents falsifiés.

Une affaire judiciaire à Tanger met le PAM sous pression

Une affaire distincte s’est développée à Tanger après le scrutin. Le parquet enquête sur des soupçons de détournement et de falsification de bulletins dans au moins deux bureaux de vote.

Le maire de Tanger et responsable provincial du PAM, Mounir Laymouri, a été placé en garde à vue le 28 septembre dans le cadre de cette enquête. Selon Le Monde, un individu avait été arrêté le jour du vote avec un sac contenant des bulletins préremplis. Des médias marocains ont évoqué plusieurs sacs et des bulletins portant une marque en faveur du PAM.

Laymouri conteste toute implication. Le Desk rapporte que quatre personnes ont fait l’objet d’une demande de détention préventive dans cette procédure et que les autorités judiciaires poursuivent leurs investigations. Le PAM avait lui-même demandé que l’enquête soit menée et, le 2 octobre, sa commission nationale d’arbitrage et d’éthique a décidé de geler l’adhésion de Laymouri au parti, tout en rappelant explicitement la présomption d’innocence et l’indépendance de la procédure judiciaire.

« Des élections sans rupture », selon le politologue Abderrahim El Allam

Au-delà des irrégularités alléguées, certains politologues relativisent la portée politique de la victoire du PAM.

Le politologue Abderrahim El Allam, professeur à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, qualifie le scrutin d’« élections sans rupture ». Selon lui, le passage du RNI au PAM en tête du classement ne constitue pas une véritable alternance, les deux formations appartenant selon son analyse au même espace politique et reposant largement sur les mêmes réseaux de notables.

Il estime également que la faible participation constitue un « verdict de défiance » et critique le système d’inscription préalable sur les listes électorales ainsi que le découpage électoral. Ces appréciations sont celles du politologue et doivent être lues comme une analyse du scrutin, et non comme une conclusion officielle sur sa régularité.

Le politologue Mohamed Tozy avait, avant le vote, développé une analyse différente mais complémentaire. Dans un entretien à TelQuel, il estimait que la question centrale n’était pas nécessairement un désintérêt des Marocains pour la politique, mais la difficulté des partis à transformer les attentes sociales en une offre politique lisible. Il mettait notamment en avant l’abstention, l’argent et l’évolution de la communication politique numérique.

Benkirane place le PJD dans l’opposition

Le retour du PJD dans le jeu parlementaire constitue une autre évolution du scrutin.

Avec 54 sièges, le parti islamiste améliore nettement son résultat de 2021. Son secrétaire général, Abdelilah Benkirane, a immédiatement exclu une participation à un gouvernement dirigé par le PAM. Le secrétariat général du parti a ensuite confirmé son orientation vers une « opposition nationale responsable et forte ».

Benkirane présente le résultat du PJD comme une victoire politique après l’effondrement électoral de 2021. Son discours relève toutefois de l’interprétation partisane du scrutin : le PAM reste le premier parti avec 97 sièges et les trois formations de la majorité précédente — PAM, RNI et Istiqlal — conservent ensemble une position dominante à la Chambre.

El Mansouri : une première historique, mais pas nécessairement une rupture

La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement, le 29 septembre, constitue une première dans l’histoire politique marocaine. La codirigeante du PAM est devenue la première femme à occuper le poste de cheffe du gouvernement.

Mais son arrivée à la primature intervient sans majorité absolue pour son parti. Le PAM doit donc négocier avec d’autres formations pour réunir les 198 sièges nécessaires à une majorité parlementaire. El Mansouri a indiqué, avant sa nomination, que son parti ne fermait la porte à aucune formation, y compris au RNI et au PJD, alors que Benkirane avait exclu toute alliance avec le PAM.

Sa nomination soulève également la question de la continuité avec le gouvernement précédent. El Mansouri était ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Urbanisme dans l’exécutif sortant. Elle avait reconnu en septembre 2025, alors que la colère de la génération Z montait autour des inégalités, de la santé et de l’éducation : « Si nous avions réussi, cette colère n’existerait pas. Donc nous n’avons pas réussi », rapporte Le Monde.

Pour le journaliste et analyste Omar Brouksy, cité par Le Monde, cette nomination constitue un nouveau symbole politique, mais elle intervient dans un contexte où le PAM entretient historiquement des liens étroits avec le cercle du pouvoir. Le quotidien rappelle notamment la création du parti par Fouad Ali El Himma, ancien conseiller du roi, ainsi que le parcours d’El Mansouri au sein du PAM.

Un changement symbolique face à une défiance persistante

La victoire du PAM et l’accession d’une femme à la tête du gouvernement redessinent donc la scène politique marocaine sans régler les principales interrogations soulevées par le scrutin.

D’un côté, les résultats définitifs sont établis et le PAM dispose du premier groupe parlementaire. De l’autre, la participation limitée, les recours annoncés par certains partis, les observations faisant état de pratiques électorales contestées et l’affaire judiciaire de Tanger alimentent un débat sur les conditions et la portée du scrutin.

La question posée au nouveau gouvernement dépasse désormais la seule formation d’une majorité. Elle porte également sur sa capacité à répondre à la défiance exprimée par une partie de l’électorat et aux revendications sociales qui ont marqué la fin de la précédente législature. Sur ce point, la faible participation constitue l’un des principaux signaux politiques du scrutin, sans permettre à elle seule de déterminer les motivations de l’ensemble des abstentionnistes.

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