Le nouveau rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement acte le dépassement prochain du seuil de 1,5°C, mais refuse tout fatalisme : chaque fraction de degré compte encore. Pour l’Algérie, frappée cet été par une succession d’incendies dans un contexte de chaleur extrême, cette alerte mondiale devrait surtout être l’occasion de regarder en face ses propres vulnérabilités et de revoir ses priorités. Il y a quelque chose d’abstrait dans le chiffre de 1,5 °C. Un seuil mondial qui semble appartenir aux COP et aux rapports d’experts. Pourtant, derrière ce chiffre se trouvent des phénomènes beaucoup moins abstraits : vagues de chaleur plus intenses, sécheresses plus longues, végétation davantage desséchée et incendies plus difficiles à contenir.
C’est précisément le message du nouveau rapport du PNUE, publié ce 2 septembre. Le monde devrait dépasser le seuil de 1,5 °C dans les prochaines années. Même dans le scénario le plus favorable, le réchauffement pourrait atteindre un pic autour de 1,8 °C ; dans d’autres trajectoires, il dépasserait 2 °C.
Mais le PNUE insiste sur un point essentiel : dépasser 1,5 °C ne signifie pas qu’il n’y a plus rien à faire. Il faut limiter autant que possible l’ampleur du dépassement, mais aussi sa durée. Chaque fraction de degré évitée réduit les risques. Plus le pic sera élevé et plus le dépassement durera, plus les conséquences seront graves et difficiles à inverser. Pour les Algériens, cette alerte devrait résonner fortement.
Ne plus attendre que le feu parte
L’été 2026 a fourni une démonstration brutale de notre vulnérabilité. La vague d’incendies de juillet a pris la tournure d’une catastrophe nationale majeure. La Protection civile a recensé près de 2 000 feux à travers le pays, dont plusieurs centaines touchant les forêts, le maquis et les broussailles. Les autorités ont également fait état de nouvelles vagues d’incendies à la fin du mois d’août. Le bilan des pertes humaines, calculé à partir des remontées locales, est très lourd.
Il serait évidemment abusif d’attribuer chaque incendie au changement climatique. Un départ de feu peut être humain, accidentel ou criminel. Mais cela ne doit pas masquer l’essentiel : le changement climatique modifie les conditions dans lesquelles les incendies apparaissent, se propagent et deviennent difficiles à maîtriser.
Chaleur, sécheresse de la végétation, déficit hydrique, faible humidité et vents constituent un cocktail de plus en plus dangereux dans le bassin méditerranéen. Les travaux scientifiques consacrés à la région prévoient une aggravation du risque météorologique d’incendie et un allongement de la saison des feux.
La question n’est donc plus de savoir si le climat change. Elle est de savoir comment l’Algérie compte s’y adapter. Car l’Algérie fait partie de la planète. Elle n’est pas sur Orion.
La première conséquence devrait être un changement de doctrine. Un pays confronté à des épisodes de chaleur plus fréquents et à des sécheresses sévères ne peut pas réduire sa politique de lutte contre les incendies à l’intervention des pompiers une fois le feu déclaré. Il faut agir avant : davantage de prévention, de surveillance et de débroussaillement autour des zones habitées et des infrastructures, mais aussi une cartographie précise des territoires à risque.
En finir sans attendre avec les décharges sauvages et dépotoirs
Et il y a une absurdité que l’Algérie devrait pouvoir régler sans attendre une conférence internationale : la prolifération des décharges sauvages et des dépotoirs à ciel ouvert. Dans un contexte de températures extrêmes, accumuler plastiques, pneus, déchets végétaux et autres matières combustibles à proximité des habitations, des routes ou des espaces naturels n’est pas seulement un problème esthétique ou sanitaire. C’est aussi un problème de sécurité environnementale. Nettoyer le territoire, supprimer les dépotoirs sauvages, contrôler les décharges et organiser réellement la collecte et le traitement des déchets devraient donc faire partie de la politique de prévention. Ce sont des mesures d’adaptation parfaitement concrètes.
Aller résolument vers le solaire
Le deuxième chantier est encore plus stratégique : l’énergie. Le PNUE appelle à réduire rapidement et durablement les émissions de gaz à effet de serre, notamment le méthane, et souligne les bénéfices d’un basculement accéléré des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables : meilleure qualité de l’air, bénéfices sanitaires et moindre pression sur les coûts énergétiques. Pour l’Algérie, cette recommandation doit être lue à l’aune de ses propres intérêts.
Le pays dispose d’un avantage naturel évident : le soleil. Il serait absurde d’opposer brutalement hydrocarbures et solaire. L’enjeu est plutôt de sortir progressivement d’un modèle dans lequel le gaz naturel est massivement consommé pour produire de l’électricité alors que le pays dispose d’un potentiel solaire considérable. Produire davantage d’électricité solaire permettrait de répondre à une partie de la croissance de la demande intérieure, de réduire la pression sur la consommation de gaz et de libérer davantage de ressources pour l’exportation ou d’autres usages industriels.
Le solaire n’est pas un luxe, c’est aussi une question de souveraineté énergétique et d’efficacité économique. Cela suppose de passer du discours aux infrastructures : photovoltaïque, réseaux adaptés, stockage, production décentralisée, solaire pour les bâtiments publics, l’agriculture et le pompage de l’eau.
Le climat doit devenir une politique publique
Le troisième enseignement du rapport de l’Onu est peut-être le plus important : il faut désormais faire les deux à la fois, car réduire les émissions ne suffit pas ; s’adapter ne suffit pas non plus. Le PNUE avertit que plus le pic de réchauffement sera élevé et plus longtemps il durera, plus les risques de franchir des seuils irréversibles augmenteront. Certaines conséquences ne pourront pas simplement être annulées par un éventuel retour ultérieur des températures sous 1,5 °C.
Pour l’Algérie, l’adaptation doit donc devenir une politique publique à part entière : eau, agriculture, forêts, urbanisme, infrastructures, littoral, santé publique et prévention des incendies. Cela signifie que le climat doit cesser d’être un sujet périphérique : Où construire ? Comment urbaniser ? Quelle agriculture développer ? Comment gérer l’eau ? Comment produire l’électricité ? Comment protéger les forêts ? Quelle politique des déchets ? Toutes ces questions sont désormais des sujets climatiques.
L’alerte est mondiale, la facture sera locale
Le rapport du PNUE ne promet pas un retour facile au monde climatique du XXe siècle. Il dit quelque chose de plus difficile : la fenêtre se rétrécit, mais elle n’est pas fermée. La différence entre 1,6, 1,8 ou 2 °C n’est pas symbolique. Chaque fraction de degré supplémentaire signifie davantage de risques pour les populations, les écosystèmes, l’eau, l’agriculture et les infrastructures.
Pour l’Algérie, la leçon est limpide : se préparer à des étés plus difficiles, renforcer la prévention des incendies, débarrasser les territoires des dépotoirs sauvages, protéger l’eau, adapter l’agriculture et les villes, et accélérer sans complexe la transition vers le solaire. Le climat mondial produit des conséquences très concrètes sur le territoire algérien. L’alerte vient de l’Onu. Mais le problème, on le sait tragiquement, est déjà chez nous



