La distance, devenue presque répulsive, qu’entretiennent les Algériens avec les élections semble le conduire à sortir, plus nettement qu’à son habitude, du registre de l’expression contrôlée. On peut lire son intervention comme un avertissement adressé avant tout aux décideurs. Dans un système où les espaces de débat sont largement verrouillés, ce type de prise de parole prend souvent la forme d’une mise en garde formulée de l’intérieur plutôt que d’une opposition frontale. Le langage reste mesuré, mais le diagnostic est sévère.
Sans se limiter à restituer les propos de Rahabi, on peut en dégager la portée politique et la prolonger par une analyse plus large des mécanismes qui conduisent aujourd’hui à la dévitalisation de la vie publique algérienne, des risques qu’elle fait peser sur la cohésion nationale et des vulnérabilités qu’elle crée face aux défis futurs.
Le taux de participation historiquement bas enregistré lors des dernières élections législatives en Algérie ne saurait en effet être réduit à une simple variable statistique ou à un accès de désintérêt passager. Il s’agit en réalité de la manifestation clinique d’une pathologie politique bien plus profonde : l’extinction méthodique de la vie publique par un pouvoir prisonnier d’un statu quo mortifère. Son effet est manifeste : les Algériens ne « boycottent » plus les urnes — au sens que les partis boycotteurs donnaient à ce terme — ; ils expriment désormais une répulsion franche à l’égard de l’offre politique qui leur est proposée.
Ce constat, s’il était formulé par des opposants ou des activistes de la rupture, pourrait être balayé par la rhétorique officielle du régime. Venant d’Abdelaziz Rahabi, il prend une tout autre résonance. On serait même tenté de reprendre le verset coranique évoquant « un témoignage venu de l’intérieur de la famille ».
Ancien diplomate de carrière et ancien ministre de la Culture et de la Communication, Rahabi est un produit de l’appareil d’État algérien. Partisan d’une transition mesurée, il n’a rien d’un opposant radical ni d’un nihiliste. Son avertissement n’est donc pas un acte « hostile », mais un diagnostic de survie institutionnelle posé par un homme qui connaît les rouages, les codes et les fragilités systémiques du pouvoir.
L’extinction de la vie publique ou l’art du vide politique
La thèse centrale qui traverse la réflexion de Rahabi est celle d’une démobilisation globale, programmée par le haut. En asphyxiant la vie partisane, en muselant ce qu’il restait de presse indépendante et en dévitalisant les corps intermédiaires de la société civile, le pouvoir politique algérien a cru acheter sa tranquillité. Cette stratégie de contrôle absolu visait à immuniser le régime contre les soubresauts de la rue, notamment dans l’après-Hirak.
Pourtant, cette extinction autoritaire produit l’exact inverse de l’effet escompté. En éliminant les espaces d’expression, de formation et de médiation — que sont par nature les partis politiques, les syndicats et la presse —, le pouvoir n’a pas pacifié la société ; il l’a vidée de sa substance politique. Le citoyen algérien ne conteste plus au sein des institutions ; il s’en détourne massivement. Ce refus des urnes est désormais trop profond pour être dissimulé derrière la tendance mondiale à l’abstention. Les systèmes autoritaires n’étant pas une référence pertinente, il faut rappeler que, dans les démocraties, l’abstention est en partie compensée par la vitalité des contre-pouvoirs : justice indépendante, médias libres, société civile organisée.
Ce n’est pas le cas de l’Algérie où, depuis octobre 1988, la démocratisation est continuellement contrariée et dévitalisée. Ces élections législatives, marquées par des éliminations préalables, semblent avoir porté cette logique à son paroxysme. Les électeurs y ont répondu à leur manière.
Pourquoi un homme de la « maison » s’en inquiète-t-il ? Parce qu’il ne ferme pas les yeux sur une évidence : sans vecteurs institutionnels capables de canaliser les demandes sociales, les mécontentements et les ambitions nationales, l’édifice étatique finit par reposer sur le vide. Rahabi le rappelle : les partis ne sont pas de simples « outils électoraux » que l’on sort des placards au moment des scrutins ; ils sont des partenaires indispensables à la respiration d’une nation. En Algérie, on les étouffe avant de les rendre responsables de leur propre affaiblissement.
De la citoyenneté à la subsistance : le piège absolu
L’un des points les plus incisifs du constat de Rahabi est la réduction progressive de l’action publique à une simple gestion des circuits d’approvisionnement. En l’absence de projets de société, de débats d’idées et de perspectives d’avenir, la seule variable d’ajustement restante devient la distribution des biens de première nécessité, le contrôle des prix ou la gestion des importations et des pénuries.
Ce glissement de la citoyenneté vers la simple subsistance — une politique du « ventre » appliquée à l’espace public — est profondément précaire. Il infantilise d’abord la société en transformant les citoyens en consommateurs dépendants des subventions de l’État. Il enferme ensuite le pouvoir dans un contrat social exclusivement matériel. Il suffirait que les recettes des hydrocarbures diminuent ou que les chaînes d’approvisionnement se dérèglent pour que ce dernier lien entre l’État et les citoyens se rompe, avec à la clé des explosions sociales qu’aucun parti ni syndicat ne serait plus en mesure d’encadrer.
L’illusion du contrôle
En croyant verrouiller l’espace politique et médiatique traditionnel, le régime a déplacé les lieux où s’expriment désormais les tensions qu’il ne maîtrise plus. Les réseaux sociaux se sont substitués aux acteurs politiques traditionnels. Faute de relais d’opinion structurés, ils sont devenus le principal réceptacle des frustrations collectives, frustrations que les algorithmes orientent et amplifient.
On ne semble pas encore mesurer le potentiel de manipulation que représente l’intelligence artificielle dans des sociétés privées d’organisations politiques solides et autonomes. Les libertés publiques ne sont pas un luxe, même si l’époque est marquée par une poussée autoritaire dans de nombreuses régions du monde.
Contrairement aux partis politiques, qui supposent doctrine, hiérarchie et responsabilité, l’espace numérique est horizontal, instantané et gouverné par des algorithmes privilégiant la polarisation, l’émotion et la rumeur.
Face à une « information IA » susceptible de manipuler aussi bien le présent que la mémoire collective, seul un journalisme professionnel, crédible et libre peut constituer un antidote. Détruire les structures intermédiaires a un coût considérable. C’est comme si l’État se privait de ses propres fusibles. À force de projeter, scrutin après scrutin, l’image qu’il souhaite donner de la société, il risque surtout de ne plus connaître réellement cette société. Il avance alors sans véritable thermomètre pour mesurer l’état d’une opinion publique atomisée, mouvante et vulnérable aux manipulations.
Une vulnérabilité géopolitique majeure
Le point d’orgue du raisonnement de Rahabi — que l’on peut lire comme une supplique adressée aux décideurs — réside dans la requalification de l’abstention en vulnérabilité géopolitique majeure. La neutralisation des leviers internes de mobilisation affaiblit la résilience de l’État face aux pressions et aux menaces extérieures. Une nation dont la population est politiquement apathique, atomisée et profondément détachée de ses institutions ne peut offrir une cohésion suffisante dans les périodes de crise. La sécurité nationale ne se résume pas aux capacités militaires ; elle repose d’abord sur l’adhésion des citoyens au projet national.
À partir de ce constat, l’analyse peut être prolongée. La quête d’une stabilité absolue par le verrouillage apparaît comme une illusion. Le statu quo n’est plus une simple stagnation ; il devient un processus de décomposition progressive du lien national. En éteignant la vie publique pour se prémunir du changement, le pouvoir fragilise les fondations mêmes de l’État.
Pour Rahabi, la vigilance ne devrait donc pas se mesurer aux statistiques électorales minimisées par les canaux officiels, mais au degré de détachement d’un peuple qui ne croit plus à ses institutions ni à l’ersatz de vie publique qui lui est proposé. Face aux défis géopolitiques régionaux et aux mutations économiques mondiales, persister dans cette gouvernance par le vide n’est plus seulement un choix conservateur ; c’est prendre le risque d’affaiblir durablement la cohésion nationale.


