En février 2026, la raffinerie Dangote atteignait sa pleine capacité à Lagos. Six cent cinquante mille barils traités chaque jour, dans un pays qui importait encore 80 % de son carburant il y a cinq ans. Le Nigeria produisait du brut depuis des décennies, et l’envoyait se faire raffiner à Rotterdam ou Houston avant de le racheter transformé, à prix fort. Cette époque se referme.
Le continent africain amorce un rééquilibrage de sa chaîne de valeur hydrocarbures, moins spectaculaire qu’une découverte de gisement, moins médiatisé qu’une réforme fiscale, mais peut-être plus durable. Des cinq grandes raffineries continentales, aucune ne ressemble à une autre.
Dangote, ou l’audace du train unique
Construite dans la zone franche de Lekki, à l’est de Lagos, la raffinerie Dangote est depuis février 2026 la plus grande raffinerie en train unique au monde. Elle a atteint sa pleine capacité de 650 000 barils par jour, couvrant désormais plus de 57 % des besoins en carburant du Nigeria. L’investissement initial a dépassé dix-neuf milliards de dollars, financé en grande partie par le groupe Dangote et la Nigerian National Petroleum Company (NNPC).
En octobre 2025, Aliko Dangote a annoncé des plans d’expansion pour porter la capacité à 1,4 million de barils par jour d’ici 2028. Une ambition qui, si elle se confirme, ferait de l’installation l’une des toutes premières mondiales, sans distinction géographique.
Skikda, le hub oublié de la Méditerranée
À neuf heures de vol vers le nord-est, sur le littoral algérien, la raffinerie de Skikda ne fait pas la une. Elle existe pourtant depuis 1980, opérée par Sonatrach, et représente 355 000 barils par jour de capacité, soit la deuxième plus grande du continent. Elle traite environ 16,5 millions de tonnes de brut Saharan Blend par an et produit naphta, essence, kérosène, diesel, GPL, benzène, toluène et paraxylène, conformes aux normes Euro V.
Sa localisation côtière en fait un point d’exportation vers les marchés méditerranéens, une position géographique d’autant plus précieuse depuis que les tensions autour du détroit d’Ormuz ont relancé les débats sur la diversification des routes d’approvisionnement en Europe du Sud. Skikda n’est d’ailleurs pas la seule carte que Sonatrach joue sur ce tableau : la raffinerie d’Augusta, en Sicile, lui permet de valoriser ses hydrocarbures directement sur le marché européen, sans passer par les circuits d’exportation traditionnels.
Skikda est par ailleurs en cours de modernisation. Une unité de craquage du fuel est en construction sur le site, dans le cadre d’un plan d’investissement de onze milliards de dollars que Sonatrach consacre au raffinage et à la pétrochimie sur la période 2022-2026. La nouvelle raffinerie de Hassi Messaoud, dont la mise en service a marqué la fin d’une aberration logistique vieille de plusieurs décennies, viendra à terme alléger la pression sur Skikda et libérer des capacités d’exportation supplémentaires.
Secunda, la raffinerie sans pétrole
L’anomalie du classement se trouve en Afrique du Sud. La raffinerie Sasol de Secunda, dans la province du Mpumalanga, ne raffine pas du pétrole brut : elle produit des carburants synthétiques à partir du charbon, via le procédé de gazéification Fischer-Tropsch. Sa capacité de 250 000 barils par jour en fait la troisième puissance raffineuse du continent, construite sur une technologie que peu de groupes mondiaux maîtrisent.
Elle reçoit du charbon extrait de cinq mines locales, qu’elle transforme en gaz de synthèse, puis en carburants liquides et produits chimiques. Un modèle industriel daté, intensif en carbone, dont l’avenir à moyen terme dépend autant des prix du charbon que des obligations climatiques que l’Afrique du Sud a souscrites.
Ras Lanouf, entre guerres et projets
La Libye entre dans ce classement avec Ras Lanouf, 220 000 barils par jour théoriques sur la côte nord-est du pays. En mai 2026, la compagnie pétrolière nationale libyenne a repris le contrôle total de la raffinerie après une longue période de perturbations liées aux conflits. Des projets d’expansion pour doubler la capacité à 400 000 barils par jour ont été évoqués.
Le conditionnel s’impose ici. La Libye dispose de réserves prouvées parmi les plus abondantes d’Afrique, d’infrastructures héritées des décennies pré-2011 et d’une incapacité répétée à les exploiter de manière continue. La reprise en main de Ras Lanouf par la compagnie nationale constitue un premier repère, sans que les projections d’expansion aient encore trouvé de calendrier arrêté.
Port Harcourt, le retour d’une raffinerie fantôme
Le Nigeria figure deux fois dans ce classement. La raffinerie de Port Harcourt, gérée par la NNPC, avait pratiquement cessé de fonctionner pendant des années malgré des programmes de réhabilitation successifs qui n’aboutissaient pas. Elle a repris ses opérations en novembre 2024 et recommencé le chargement de produits pétroliers. Sa capacité totale atteint 210 000 barils par jour, répartis entre une ancienne unité datant de 1965 et une unité plus récente mise en service en 1989.
Sa remise en service ne réglera pas à elle seule le problème structurel du Nigeria, pays producteur qui a longtemps sous-investi dans sa capacité de raffinage nationale. Dangote, depuis Lagos, a mis cette contradiction en pleine lumière. Port Harcourt tente d’y répondre par une autre voie, publique celle-là, avec des moyens et un calendrier que la NNPC n’a pas encore pleinement communiqués.


