Pedro Sánchez, qui fait l’objet d’attaques et d’obstructions systématiques au Parlement où il ne dispose pas de majorité, avait jusque-là rejeté les appels répétés du Partido Popular (droite conservatrice) et de Vox (extrême droite) à la tenue d’élections législatives anticipées.
Il avait de bonnes raisons de le faire : sondages défavorables, affaires touchant des pontes de son parti, le PSOE. Et, last but not least, le mauvais coup venu du Maroc avec le déferlement de 80 000 migrants sur Ceuta, qui a donné du grain à moudre à l’opposition avec des accusations allant jusqu’à la trahison nationale.
En Espagne, même les partis de gauche incriminent le Maroc d’avoir organisé — et dans le meilleur des cas d’avoir laissé faire — cette entrée massive de migrants. L’affaire a considérablement fragilisé le gouvernement au sein de l’opinion espagnole. Dans une Espagne polarisée, l’électorat progressiste, fortement désabusé par l’incapacité du gouvernement à concrétiser les réformes, était fortement tenté par l’abstention.
Accepter dans ces conditions d’aller aux législatives anticipées, c’était l’échec assuré. D’où la stratégie du bunker : rester jusqu’au bout de la législature.
Et puis il y a eu Maria Carmen et le hirak de la vivienda.
Ce qui a poussé Pedro Sánchez à renoncer à cette stratégie du bunker porte un nom : l’affaire Maria del Carmen, qui a provoqué un électrochoc dans le pays et a réveillé la gauche.
L’Espagne progressiste, rongée par la déception et par des réformes sociales qui s’enlisent dans les compromis parlementaires, s’était murée dans un silence désabusé. Jusqu’au drame de Maria del Carmen Abascal, une retraitée de 87 ans expulsée de son logement à Madrid après y avoir vécu 70 ans, sous la pression d’une hausse brutale des loyers.
En jetant cette grand-mère sous les yeux d’une Espagne scandalisée, la machine d’un marché immobilier dominée par les fonds spéculatifs a révulsé les Espagnols.
L’affaire, couverte en direct par les télévisions, a été le catalyseur de ce que l’on peut appeler, en algérien, un hirak de la vivienda. Car Maria Carmen n’était pas seule dans ce cas : de nombreux Espagnols se retrouvent dans sa situation, menacés d’expulsions faute d’accepter des loyers à coût prohibitif.
Non seulement cette affaire a remobilisé un électorat progressiste en état de déshérence, mais son impact est allé au-delà. Dans toute l’Espagne, des manifestations ont lieu pour le logement et contre la spéculation des fonds vautours.
Le gouvernement a réagi avec deux décrets-lois d’urgence sur le logement pour bloquer les expulsions des plus fragiles et mettre un frein à la spéculation immobilière.
Alors que des milliers de personnes campaient sur les places publiques, le Partido Popular et Vox, soutenus par les indépendantistes catalans de droite de Junts — pour lesquels Sánchez a pris le risque majeur d’engager une amnistie —, ont bloqué les deux décrets-lois. Un vote qui a écœuré le « hirak de la vivienda » qui secoue l’Espagne.
Transformer la colère de la rue dans les urnes
Pour Sánchez, le temps était venu d’écouter la rue plutôt que de poursuivre d’interminables et vaines négociations avec des alliés de circonstances, à l’instar de Junts, qui a mené une véritable politique de chantage à l’égard du gouvernement.
Sánchez, qui est un tacticien redoutable, a décidé de jouer son va-tout en dissolvant les Cortes avec l’espoir de transformer au niveau électoral la colère de la rue et l’électrochoc Maria del Carmen.
Aux électeurs de gauche et aux indignés contre les fonds vautours, Pedro Sánchez a demandé de se mobiliser : « Pour mener en profondeur les réformes en suspens dont nous avons besoin […], nous devons nous mobiliser et obtenir que le Parlement nous accorde une majorité bien plus large, progressiste, grâce à laquelle nous pourrons faire plier les élites, conquérir de nouveaux progrès sociaux. »
Il invite les électeurs de gauche déçus et, au-delà, les Espagnols de toutes générations touchés par la crise du logement, à faire le sursaut dans les urnes contre un bloc conservateur vent debout contre toute régulation. Alors que tout semblait perdu pour la gauche, le « hirak de la vivienda » lui redonne de l’espoir.


