Le 13 octobre, le roi Felipe VI et la reine Letizia étaient à Ceuta (Sebta) pour en réaffirmer le caractère espagnol, deux mois après la vague migratoire de la fin du mois de juillet, largement dénoncée en Espagne comme une “invasion”. Outre un hommage aux victimes enterrées sous X au cimetière musulman de Ceuta, le roi et la reine ont passé la nuit dans la ville avant de se rendre à Melilla le lendemain pour clore cette visite historique.
Le Maroc officiel, contrairement à la précédente visite de Juan Carlos vingt ans plus tôt, a choisi de faire profil bas. Ce qui n’a pas empêché des échanges royaux à distance.
Au roi Mohammed VI qui a déclaré lors du discours du trône que les relations entre le Maroc et l’Espagne « ne sauraient être soumises à aucune pression ou menace, ni à aucune forme de chantage », le roi d’Espagne a répondu avec une fermeté remarquée : « Ceuta et Melilla sont indissociables de la réalité politique et nationale de l’Espagne ».
Il a également fermé la porte aux appels à la négociation formulés côté marocain. « La souveraineté et l’intégrité territoriale de notre pays ne sont pas négociables : elles sont indiscutables », a déclaré le roi, en phase avec la majorité de l’opinion espagnole sur la question.
Le journaliste Ignacio Cembrero n’est pas en reste. Il est même depuis longtemps ce qui pourrait être qualifié de lanceur d’alerte au sujet de ce qui est appelé la guerre hybride du Maroc, fondée sur l’instrumentalisation de la question migratoire. C’est un des meilleurs connaisseurs espagnols du Maghreb et la bête noire des médias marocains. Il a fait cette proposition iconoclaste d’abandonner ces rochers dont la protection est un casse-tête stratégique pour mieux se concentrer sur la défense de Ceuta et Melilla.
Un statu quo intenable et budgétivore
L’Espagne possède une demi-douzaine de petits îlots et rochers (les “peñones” et archipels comme les Chafarinas) situés au plus près des côtes marocaines. Ignacio Cembrero argumente que ces territoires minuscules n’ont pas de valeur stratégique et ne sont pas habités. Sur ces rochers et peñones, il n’y a que du personnel militaire ; ils ne figurent pas, en outre, dans l’organisation territoriale des provinces espagnoles et leur entretien coûte cher.
Ces zones servent, selon Cembrero, de leviers de pression pour le Maroc, soit pour des vagues migratoires, soit pour des actions militantes visant à y planter des drapeaux marocains. Pour le journaliste, ces rochers sont autant de pièges tactiques que le Maroc exploite pour tester les réactions de Madrid.
« Il est temps pour l’Espagne de se retirer de toutes ces petites possessions, avec le double objectif de priver le Maroc d’un moyen de pression et, surtout, de se concentrer sur l’essentiel : la défense de Ceuta et Melilla. Là-bas, des dizaines de milliers de civils sont déterminés à ce que leurs villes restent espagnoles et, si possible, à se libérer de l’étranglement économique imposé par leur voisin », écrit Cembrero.

La peur de l’effet domino et le tabou politique
Pourquoi le statu quo perdure-t-il ? C’est la crainte d’ouvrir la boîte de Pandore. Une bonne partie de la classe politique espagnole redoute qu’un abandon des îlots ne soit interprété par Rabat comme un signe de faiblesse, ouvrant la voie à des revendications plus pressantes encore sur les “gros” morceaux que sont Ceuta et Melilla.
L’approche de Cembrero est pragmatique et se défend aussi bien sur le plan purement militaire que budgétaire. Son analyse est partagée en off par des hommes politiques espagnols, mais aucun ne se risquerait à le dire publiquement. Encore moins après l’épisode de la vague migratoire sur Ceuta, largement vécue en Espagne comme une “invasion”, un coup des “services sécuritaires” marocains.
Cembrero l’admet et note que de nombreux hauts responsables (qu’ils soient issus du PSOE ou du PP) ont admis en privé au fil des ans que ces territoires s’apparentaient à un fardeau. Pourtant, note-t-il, personne n’oserait le formuler publiquement ni l’inscrire dans un programme électoral. « Ils sont encore moins nombreux à oser le dire aujourd’hui, alors que le parti d’extrême droite Vox gagne du terrain dans les sondages », note le journaliste.
Pour régler le statut des présides et îlots espagnols, l’auteur suggère que l’Espagne s’en sépare de manière créative via une décision des Cortes, sans passer par un traité bilatéral avec le Maroc. Rabat refuserait de signer un accord de rétrocession — à l’image de celui d’Ifni en 1969 — pour ne pas donner l’impression d’accepter une récupération partielle ou fragmentée de ses revendications territoriales qui incluent Ceuta et Melilla.
La rétrocession d’Ifni en 1969 dans le Sud marocain demeure le dernier exemple de traité bilatéral de ce type entre les deux pays. Mais au vu de l’état d’esprit qui règne en Espagne, les idées réalistes de Cembrero ont peu de chance d’être entendues.
Selon les sondages espagnols, 55 % des citoyens considèrent le Maroc comme la principale menace extérieure pour la sécurité du pays (Real Instituto Elcano) et 84,5 % rejettent catégoriquement toute légitimité de Rabat à revendiquer des territoires espagnols en Afrique du Nord (Instituto DYM).



