Les effets de la crise de Ceuta : Sánchez très affaibli, le soft power marocain en Espagne pulvérisé

La gestion de la crise migratoire de Ceuta s’apparente à un naufrage politique pour l’exécutif de Pedro Sánchez et pourrait se révéler une erreur stratégique majeure pour le Maroc. C’est ce que suggère l’enquête d’opinion réalisée par 40dB pour EL PAÍS et la Cadena SER, qui vient percuter de plein fouet la ligne officielle du gouvernement espagnol.

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Deux perdants pour une crise sans précédent: Pedro Sanchez et le Maroc

Le sondage mesure l’ampleur du désaveu essuyé par Pedro Sánchez. Près de 63 % des Espagnols jugent mauvaise ou très mauvaise son action face à la crise : 49,9 % la qualifient de « très mauvaise » et 12,8 % de « mauvaise ». À peine 14,2 % l’évaluent positivement. (El País)
Mais le résultat le plus dévastateur pour la stratégie de Sánchez concerne le Maroc. Près de 90 % des Espagnols attribuent à Rabat « beaucoup » ou « assez » de responsabilité dans l’entrée massive de migrants à Ceuta les 30 et 31 juillet. Le gouvernement Sánchez n’est d’ailleurs pas épargné : près de 72 % lui attribuent également une responsabilité importante dans la crise.
Le fossé entre le discours officiel et la perception de l’opinion publique est donc considérable. Depuis le début de la crise, l’exécutif a soigneusement évité de mettre directement en cause Rabat, répétant qu’il n’existait, « pour l’instant », aucune preuve d’une action délibérée des autorités marocaines. Or, au même moment, la justice espagnole vient d’ouvrir un front autrement plus sérieux.


La justice ouvre le dossier marocain
Lundi 7 septembre, la juge María Tardón, de l’Audiencia Nacional, a décidé de conserver l’enquête sur l’entrée massive de migrants à Ceuta. Dans son ordonnance, elle évoque des éléments faisant apparaître une « permissivité » et une « gestion favorisant » le processus depuis le territoire marocain. Elle estime notamment que les faits pourraient relever d’infractions portant atteinte à la paix ou à l’indépendance de l’État espagnol.
La magistrate s’appuie notamment sur un rapport du Centre national d’immigration et des frontières (CENIF) de la Police nationale. Celui-ci estime que la vague migratoire ne relevait pas d’un mouvement spontané ou occasionnel et évoque un « guidage actif » de migrants par des forces marocaines. Le même organisme avait émis, le 29 juillet, une alerte faisant état d’un risque extrême d’entrées coordonnées par la mer et par la clôture frontalière.


Cette évolution judiciaire fragilise encore davantage la position de Pedro Sánchez. Car le problème du gouvernement n’est plus seulement de répondre aux accusations de la droite : il doit désormais composer avec une enquête judiciaire portant précisément sur les circonstances de l’entrée massive à Ceuta.
Sánchez tente de reprendre la main par la transparence. Le gouvernement a annoncé la publication de l’ensemble des rapports des services de sécurité relatifs à la situation à Ceuta avant la vague migratoire. Le Conseil des ministres a finalement approuvé leur déclassification mardi 8 septembre. Les documents, élaborés notamment par le CNI, la Police, la Guardia Civil et les services de renseignement militaire entre le 1er juillet et le 1er août, doivent être rendus publics mercredi.
L’objectif est clair : démontrer que l’exécutif n’a pas disposé d’informations permettant de mesurer l’ampleur réelle de l’assaut et répondre aux accusations de la droite selon lesquelles le gouvernement aurait été averti et n’aurait pas agi suffisamment tôt. Mais politiquement, le mal est déjà fait.


Vox, premier bénéficiaire
La crise de Ceuta a installé l’immigration au centre du débat politique espagnol et profite directement à Vox. Dans l’enquête de 40dB, le parti de Santiago Abascal est considéré comme le plus capable de gérer l’immigration par 27 % des personnes interrogées, devant le PSOE à 18,4 % et le PP à 13,9 %.
Le baromètre électoral publié parallèlement par EL PAÍS confirme le phénomène : le PP et Vox dépassent pour la première fois ensemble la barre des 50 % des intentions de vote, tandis que le PSOE, Sumar et Podemos reculent.
Le danger est particulièrement sérieux pour le Parti populaire. Sous la pression de Vox, Alberto Núñez Feijóo est contraint de durcir son discours sur Ceuta et sur le Maroc. Il accuse désormais Rabat d’avoir pu utiliser la crise pour obtenir « une forme de concession » de l’Espagne.
Pour Sánchez, l’affaire est d’autant plus dangereuse qu’elle intervient à l’approche d’une séquence électorale et alors que son gouvernement est déjà fragilisé par plusieurs fronts judiciaires et politiques. La crise de Ceuta offre à la droite un thème susceptible de réunir son électorat autour de la sécurité, de l’immigration et de la défense de la souveraineté espagnole. Mais le véritable problème pour le chef du gouvernement est ailleurs : il perd la bataille de la crédibilité.


Le Maroc s’est tiré une balle dans le pied
Sánchez n’est pas la seule victime politique de la crise. Le Maroc pourrait également en sortir considérablement affaibli. Pendant des années, Rabat a bénéficié en Espagne d’un réseau d’influence politique, économique et médiatique particulièrement efficace. La relation avec le Maroc était présentée par une partie des élites espagnoles comme un intérêt stratégique auquel il fallait éviter toute confrontation ouverte.
Ce réflexe est aujourd’hui sérieusement ébranlé. Le chiffre de 90 % est à cet égard brutal. Il ne signifie pas que 90 % des Espagnols considèrent juridiquement le Maroc responsable de la crise. Il signifie que la quasi-totalité de l’opinion attribue à Rabat une responsabilité importante dans ce qui s’est produit. Et cette perception intervient avant même la publication du rapport policier évoquant le rôle de forces marocaines.
Les relais traditionnels de la relation privilégiée avec Rabat se retrouvent ainsi dans une position beaucoup plus difficile. Même ceux qui refusent de parler d’une opération délibérée relèvent désormais que le Maroc disposait des moyens d’empêcher la vague et ne l’a pas fait.
Le problème pour Rabat est donc devenu autant politique que diplomatique : en voulant conserver le levier migratoire comme instrument de pression, il risque d’avoir détruit une partie du capital politique accumulé en Espagne.
La comparaison avec la crise de 2021 est inévitable, mais le contexte est aujourd’hui différent. À Ceuta, l’ampleur de la vague, son coût humain et social et surtout les éléments apparus depuis dans les rapports policiers ont transformé une crise bilatérale en affaire politique intérieure espagnole.

Une autoroute pour une alliance PP-VOX
Et c’est là que se trouve le paradoxe marocain. La crise a considérablement affaibli le gouvernement espagnol qui, depuis le virage de Sánchez sur le Sahara occidental en 2022, avait été l’un des exécutifs les plus accommodants à l’égard de Rabat. Elle a également renforcé précisément les forces politiques espagnoles les plus hostiles à cette relation privilégiée. En fragilisant Sánchez, Ceuta ouvre une autoroute à une éventuelle alliance entre une droite espagnole durcie sur le Maroc et une extrême droite qui ne lui est guère favorable.
Pour Rabat, c’est un désastre stratégique. La perception dominante en Espagne est que le Maroc a utilisé, directement ou indirectement, le levier migratoire dans une opération de pression. L’enquête judiciaire devra établir ce qui s’est réellement passé. Mais politiquement, le résultat est déjà là : près de neuf Espagnols sur dix regardent désormais le Maroc comme un acteur directement impliqué dans la crise de Ceuta.
Le soft power marocain en Espagne n’est peut-être pas définitivement détruit. Mais il vient de subir son plus sérieux revers depuis des années.

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