La crise de Ceuta change de dimension. La contestation de la version défendue par le gouvernement espagnol ne vient plus seulement de l’opposition ou de la polémique médiatique : elle vient désormais de l’intérieur même de l’appareil de sécurité de l’État.
Selon les informations révélées par El Español, un rapport élaboré par le Centre national d’immigration et des frontières (CENIF), une unité de renseignement de la Police nationale relevant de la structure chargée de l’immigration et des frontières, attribue aux forces de sécurité marocaines un rôle direct dans la préparation et l’encadrement de l’entrée massive des 30 et 31 juillet.
Le document a été transmis à la juge de l’Audience nationale espagnole, María Tardón, qui enquête sur les circonstances de cette opération. El País, qui a ensuite confirmé l’existence et le contenu du rapport auprès de sources policières, rapporte que celui-ci décrit une entrée de dizaines de milliers de personnes organisée de manière à saturer le dispositif frontalier espagnol.
« Un objectif autre que migratoire »
Le rapport décrit des gendarmes marocains en uniforme orientant activement les groupes vers des points précis de passage. Ils ont eux-mêmes été encadrés par des agents en civil, présentés dans le document comme des membres des services marocains de renseignement. Le CENIF considère ainsi que l’opération poursuivait « un objectif autre que migratoire ».
Selon le rapport, il ne s’agissait donc pas uniquement d’un mouvement spontané de population cherchant à entrer dans l’enclave espagnole. L’objectif principal était de provoquer l’effondrement du dispositif de contrôle frontalier et de neutraliser la capacité de réaction espagnole, tout en mettant indirectement en cause l’efficacité des services de renseignement espagnols.
Le document établit également un lien avec les revendications marocaines sur Ceuta et Melilla. Il présente l’opération comme une possible action offensive de renseignement (« contrainteligencia ofensiva »), destinée notamment à mettre en difficulté les capacités espagnoles de renseignement.
Le CENIF décrit par ailleurs plusieurs vagues d’arrivées aux profils très différents : d’abord des jeunes hommes, souvent équipés de combinaisons, de palmes ou de flotteurs ; ensuite des familles, des femmes et des enfants ; puis de nouveau des groupes correspondant au premier profil.
Un élément retient particulièrement l’attention des enquêteurs : selon le rapport, près de 90 % des personnes entrées à Ceuta sont reparties vers le Maroc dans les heures suivantes, ce qui est présenté comme un indice supplémentaire contre l’hypothèse d’un mouvement migratoire entièrement spontané.
Une contestation frontale de la version de Sánchez
Cette lecture entre directement en collision avec la ligne défendue par le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez. Depuis le début de la crise, le gouvernement espagnol a refusé d’accuser les autorités marocaines d’avoir organisé l’entrée massive. Sánchez a privilégié la thèse d’une action de réseaux criminels, alimentée par la désinformation sur les réseaux sociaux et par l’intervention possible d’acteurs étrangers. Le chef du gouvernement a notamment évoqué des campagnes liées à la Russie, à Israël et à l’extrême droite internationale. Des affirmations qui ont donné lieu à une pluie de critiques, y compris chez les alliés de gauche qui participent au gouvernement.
Désormais, la version gouvernementale est contestée par un rapport d’analyse provenant d’un service de sécurité espagnol et transmis à la justice. On n’est plus dans une accusation formulée par l’opposition ou par des commentateurs hostiles au gouvernement. C’est un rapport issu de l’appareil policier espagnol qui attribue aux forces marocaines un rôle dans l’organisation de l’opération. Un observateur de la scène espagnole y voit une sorte de rébellion au sein du corps de la Police nationale, contestant le choix du gouvernement de nier une implication du Maroc dans ce que Sánchez a lui-même qualifié d’« attaque » et de « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne ».
Le ministre de l’intérieur demande des comptes à sa propre Police
La révélation du rapport est très embarrassante pour le gouvernement, alors que le PP appelle, pour ce mercredi 2 septembre, à des rassemblements au niveau des municipalités du pays en « soutien à Ceuta ».
Le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a écrit au directeur général de la Police nationale, Francisco Pardo, pour lui demander si le rapport existe réellement, depuis quand la Police en disposait et pourquoi son contenu ne lui avait pas été communiqué. Le ministre souligne que cette information est « absolument essentielle » pour lui permettre d’exercer ses responsabilités et permettre au gouvernement de prendre les décisions nécessaires face à la crise de Ceuta.
Il rappelle également que, la situation ayant été déclarée d’intérêt pour la sécurité nationale, les informations de cette nature doivent être transmises aux autorités compétentes en matière de sécurité nationale.
Autrement dit, Marlaska ne demande plus seulement qui a organisé l’entrée massive à Ceuta. Il demande à ses propres services ce qu’ils savaient, depuis quand ils le savaient et pourquoi lui-même n’en avait pas connaissance.
Selon la Cadena SER, le rapport transmis à la juge est passé par un nombre très limité de mains au sein de la Police et n’aurait même pas été porté à la connaissance du directeur adjoint opérationnel avant son arrivée devant la justice. Cette information, si elle est confirmée, donnerait à l’affaire une dimension institutionnelle supplémentaire.
Une première fracture : Robles contre Marlaska
Cette crise intervient après une première contradiction spectaculaire au sein du gouvernement sur le rôle des services de renseignement. La ministre de la Défense, Margarita Robles, avait affirmé que les services de renseignement espagnols « avaient fait leur travail » et qu’ils avaient transmis des informations faisant état d’un risque d’entrée par la mer. Marlaska avait, lui, affirmé qu’il n’existait « aucun rapport » permettant d’anticiper une opération de l’ampleur de celle qui s’est produite.
Cette divergence avait déjà révélé une fracture au sommet de l’appareil de sécurité espagnol : la Défense soutenait que les services avaient alerté les autorités, tandis que l’Intérieur affirmait ne pas avoir reçu d’information permettant de prévoir une opération de cette ampleur. La révélation du rapport du CENIF donne une dimension nouvelle à cette contradiction.
Le débat n’est désormais plus seulement de savoir si les services espagnols avaient correctement interprété les signaux venus du Maroc. Il faut déterminer quels services détenaient quelles informations, lesquelles ont été transmises à la hiérarchie et pourquoi certaines sont finalement arrivées directement entre les mains de la justice.
Le Maroc, au centre du dossier
Jusqu’ici, Madrid a soigneusement évité de transformer l’affaire de Ceuta en crise ouverte avec Rabat. La coopération maroco-espagnole en matière migratoire est devenue un élément central de la politique de Sánchez et le gouvernement espagnol a régulièrement souligné l’importance de cette relation. Mais le rapport du CENIF remet directement le Maroc au centre du dossier.
Selon El Español, il ne décrit pas seulement une défaillance du contrôle frontalier marocain : il attribue aux forces marocaines une participation active à l’orientation des groupes vers les points de passage et relie cette opération aux revendications de Rabat sur Ceuta et Melilla.
El Mundo, qui a repris les informations publiées initialement par El Español, rapporte également que le rapport fait état de l’entrée à Ceuta de 14 personnes soupçonnées d’entretenir des liens avec des réseaux djihadistes.
Une alerte qui n’est pas parvenue à la chaîne politique?
L’enjeu de la crise de Ceuta dépasse désormais la seule question de la responsabilité marocaine. Le rapport du CENIF place le gouvernement Sánchez face à une difficulté plus profonde : la possibilité que des éléments importants de l’analyse de la crise aient circulé au sein de l’appareil de sécurité sans parvenir à la chaîne politique de décision.
Après la divergence entre Margarita Robles et Fernando Grande-Marlaska sur les alertes des services de renseignement, la question posée par le rapport est donc autant institutionnelle que diplomatique : qui savait quoi, à quel moment, et pourquoi certaines informations n’ont-elles pas suivi la voie hiérarchique attendue ?
Pour Sánchez, le problème est désormais délicat. Sa version de la crise — fondée sur les réseaux criminels, la désinformation et l’intervention possible d’acteurs étrangers — n’est plus seulement confrontée aux critiques de l’opposition. Elle doit composer avec des éléments provenant de l’appareil de sécurité espagnol lui-même. Et avec une question que la justice comme le gouvernement ne pourront guère éviter : pourquoi un rapport aussi sensible sur les circonstances de l’entrée massive à Ceuta est-il arrivé devant une juge avant d’arriver au ministre de l’Intérieur



