Le journaliste José Bautista radiographie les relations Espagne-Maroc : “Ceuta, une opération qui a dérapé”

Le journaliste d’investigation José Bautista revient sur les dessous de la relation entre Madrid et Rabat et affirme que la crise de Ceuta de juillet est la conséquence d’une opération organisée par le Maroc qui a dérapé et produit des effets inverses à ceux escomptés.

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Le journaliste d’investigation José Bautista (DR)

Dans un entretien au site Infobae, le journaliste d’investigation José Bautista affirme que la crise migratoire de Ceuta des 30 et 31 juillet est née d’une « guerre souterraine » entre les services de renseignement marocains et espagnols. Rabat voulait adresser un « avertissement » aux services espagnols après la publication d’une enquête de Forbidden Stories sur l’appareil sécuritaire marocain, mais l’opération a dérapé, provoquant une crise d’une ampleur bien supérieure à celle initialement recherchée.


« Ce qui s’est passé à Ceuta est le fruit d’une guerre souterraine entre les services de renseignement espagnols et marocains », affirme José Bautista. L’objectif était de donner un « coup de semonce » aux services espagnols, mais le Maroc a perdu le contrôle de la situation.


Il insiste sur le fait qu’il ne parle pas d’un seul service, mais bien « des services de renseignement » marocains. Deux hommes occupent une place centrale dans cet appareil : Fouad Ali El Himma, conseiller du roi Mohammed VI et « vice-roi dans l’ombre », et Abdellatif Hammouchi, patron de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et de la police marocaine.

Ceuta a dégradé l’image du Maroc

L’opération intervient quelques jours après la publication, à la mi-juillet, d’une enquête coordonnée par Forbidden Stories et menée avec 14 médias. Elle dressait une cartographie des services de renseignement marocains, de leur arsenal, de leurs principaux responsables et de plusieurs informations sensibles, avec notamment le témoignage d’anciens agents marocains.
Rabat considère que certaines de ces sources sont protégées par l’Espagne et que les autorités espagnoles permettent aux journalistes d’y accéder. « C’est faux, mais le Maroc le croit », explique Bautista.


La riposte prend alors la forme d’une entrée massive à Ceuta. Plus de 80 000 personnes entrent sur le territoire et 140 personnes meurent. La crise produit finalement un effet inverse à celui recherché : un important dommage d’image pour le Maroc et de nouvelles tensions au sein même de son appareil sécuritaire.
Des rumeurs circulent également sur l’avenir d’Abdellatif Hammouchi. Bautista dit avoir entendu qu’il pourrait « tomber » à la suite de la crise de Ceuta et être nommé ministre de l’Intérieur afin de lui offrir une porte de sortie. Il précise toutefois ne pas avoir confirmé cette information.

Le précédent de 2021

Cette confrontation s’inscrit dans une séquence ouverte après la reconnaissance, en décembre 2020, par Donald Trump de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Rabat cherche alors à obtenir que d’autres pays, notamment l’Espagne, suivent Washington. Madrid conserve toutefois le contrôle de l’espace aérien du Sahara occidental.
La tension monte ensuite autour de Brahim Ghali, hospitalisé à Logroño au printemps 2021. L’épisode provoque une divergence au sein du gouvernement espagnol entre Arancha González Laya, favorable à son admission, et Fernando Grande-Marlaska, qui s’y oppose. Pedro Sánchez finit par soutenir sa ministre des Affaires étrangères.


Les services marocains découvrent cette divergence et interprètent la décision comme un affront. Le Maroc déclenche alors, le 17 mai 2021, une crise migratoire à Ceuta : entre 10 000 et 15 000 personnes entrent sur le territoire espagnol en l’espace de 24 heures.
Lors de la reprise des relations diplomatiques, le départ de González Laya constitue une condition posée par Rabat. Sánchez accepte finalement son remplacement.
Quelques mois plus tard, l’affaire Pegasus vient ajouter une nouvelle dimension à la crise.

Qui est qui à Madrid et à Rabat

La relation entre Madrid et Rabat repose sur une profonde défiance derrière une apparence d’amitié. Côté espagnol, plusieurs responsables politiques et services de sécurité jouent un rôle déterminant : José Luis Rodríguez Zapatero, José Bono, Miguel Ángel Moratinos, certains milieux d’affaires , mais aussi la Comisaría General de Información de la Policía Nacional, le Centre national de renseignement (CNI) et le Service d’information de la Guardia Civil.


Côté marocain, le dispositif repose notamment sur le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita, Yassine Mansouri, patron du renseignement extérieur, Fouad Ali El Himma et Abdellatif Hammouchi. Le rapport de forces entre les deux États reste profondément asymétrique. Le système marocain laisse à ses services de sécurité une marge d’action beaucoup plus large que celle dont disposent leurs homologues espagnols.

Un pouvoir marocain à plusieurs niveaux

Trois grands pôles de pouvoir coexistent au Maroc. Le premier est le Makhzen, décrit comme le « pouvoir dans l’ombre » ou « l’État profond », autour d’El Himma. Le deuxième est la DGST, dirigée par Hammouchi, dont la mission centrale consiste à prévenir les risques de coup d’État et à assurer la continuité du régime.
Le troisième est le gouvernement, présenté comme une structure essentiellement « cosmétique », sans véritable capacité à définir les grandes orientations du pays malgré son origine électorale. L’arrivée de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement, répond selon le journaliste à une fonction d’image, pour donner une image de modernité à la représentation du Maroc après la crise de Ceuta. Bautista qualifie ainsi le régime marocain de « dictature déguisée en démocratie ».

Des services marocains affranchis de toute règle

La coopération sécuritaire entre Madrid et Rabat reste pourtant indispensable sur plusieurs dossiers : migration, trafic de stupéfiants et lutte antiterroriste. Mais cette coopération est fragile. Rabat peut la réduire ou la maintenir en fonction de ses intérêts diplomatiques, notamment pour obtenir des concessions à Bruxelles ou davantage de moyens financiers.
La crise de Ceuta des 30 et 31 juillet constitue toutefois une exception importante : contrairement à mai 2021, la coopération antiterroriste n’est pas interrompue. Cette dimension reste principalement contrôlée, côté espagnol, par le CNI et la Policía Nacional.


En mai 2021, en revanche, la rupture touche plusieurs domaines de coopération, notamment la lutte contre le terrorisme, les stupéfiants et le blanchiment d’argent.
L’affaire Pegasus constitue l’un des épisodes les plus sensibles de cette relation conflictuelle. Bautista affirme ne disposer d’aucune preuve démontrant que le Maroc a utilisé les données extraites du téléphone de Pedro Sánchez pour faire chanter le chef du gouvernement. Il renvoie en revanche au dossier judiciaire de l’Audience nationale et affirme que les services marocains ont réussi à extraire près de trois gigaoctets de données du téléphone de Sánchez.


Un élément particulièrement sensible tient à la nature de l’appareil : il ne s’agissait pas du téléphone d’État du président du gouvernement, mais d’un téléphone à usage personnel fourni par le Parti socialiste. L’ensemble dessine une relation Espagne-Maroc dans laquelle la coopération officielle coexiste avec une confrontation permanente entre appareils de sécurité, chacun cherchant à tester les limites de l’autre.

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