Après les premières explications par l’effet des réseaux sociaux, la désinformation et les appels à rejoindre massivement la frontière espagnole, une autre lecture apparaît dans la presse espagnole : celle d’une utilisation délibérée de la pression migratoire comme moyen de représailles.
Le journal ne décrit donc pas simplement une crise migratoire spontanée ayant échappé au contrôle des autorités marocaines. Il avance l’hypothèse de « représailles » de l’appareil des services secrets et de sécurité marocains.
Le rôle des réseaux criminels remis en question
Un des éléments mis en avant concerne les poursuites engagées par la justice marocaine après la crise. Selon El Confidencial, 86 personnes, pour la plupart marocaines, ont été poursuivies à Tétouan pour avoir favorisé l’immigration irrégulière. Onze ont déjà été condamnées à des peines pouvant atteindre six mois de prison.
Parmi elles figurent plusieurs chauffeurs de taxi, présentés comme les seuls acteurs identifiés ayant réellement tiré un bénéfice financier du transport de passagers vers la frontière, notamment en augmentant leurs tarifs.
La conclusion du journal est nette : les mafias de l’immigration n’auraient pas joué de rôle dans cette opération. Cela n’exclut évidemment pas l’existence de réseaux clandestins dans le phénomène migratoire vers Ceuta, mais affaiblit l’explication d’une opération classique organisée par des passeurs cherchant à monnayer le passage de dizaines de milliers de personnes.
Les réseaux sociaux ont, eux, joué un rôle déterminant dans la mobilisation, avec une circulation massive de fausses informations promettant notamment une entrée facile à Ceuta ou un accueil en Espagne. Reste alors une question : qui a permis le passage d’une mobilisation numérique à un mouvement humain d’une telle ampleur ?
Le précédent de 2021, mais aussi celui de 2014
Pour étayer son hypothèse, El Confidencial remonte à plusieurs épisodes de tension entre Rabat et ses partenaires européens. Le plus spectaculaire reste celui de mai 2021, lorsque plus de 10 000 personnes pénétrèrent à Ceuta en quelques heures, dans un contexte de crise aiguë entre Madrid et Rabat après l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, hospitalisé pour le Covid-19. Le Maroc avait alors laissé la frontière pratiquement ouverte pendant plusieurs heures avant de reprendre le contrôle de la situation.
Le journal rappelle également un précédent moins connu, en août 2014, lorsque près de 1 300 migrants irréguliers arrivèrent par mer sur la péninsule espagnole, quelques jours après un incident impliquant la Garde civile et l’embarcation de Mohammed VI au large de Ceuta. Rabat avait alors suspendu sa coopération judiciaire et policière avec Madrid, notamment dans le domaine antiterroriste. Après les excuses répétées du gouvernement espagnol, la rupture n’avait duré qu’environ un mois.
Pour El Confidencial, ces épisodes constituent les précédents d’une relation dans laquelle un incident considéré comme une offense par Rabat peut provoquer une réaction dépassant largement le cadre diplomatique.
Le précédent français
La France s’est retrouvée dans une situation comparable en 2014. En février, la police judiciaire française avait tenté de faire comparaître Abdellatif Hammouchi, alors figure centrale de l’appareil sécuritaire marocain, dans le cadre de plaintes pour torture déposées en France. Rabat avait réagi par la suspension de la coopération judiciaire et antiterroriste avec Paris.
Quelques mois plus tard, la révélation par Le360 de l’identité d’une diplomate française présentée comme responsable de la DGSE au Maroc déclencha une nouvelle crise. Selon El Confidencial, la riposte française fut particulièrement dommageable pour Rabat : à partir d’octobre 2014, des centaines de documents et de courriels confidentiels relatifs au fonctionnement de la DGED et à ses réseaux furent publiés sur l’ancien Twitter depuis le compte @chris_coleman24.
De Chris Coleman à Pegasus
C’est ce précédent qui donne sa portée à l’hypothèse actuelle. Le journal établit un parallèle entre les révélations de 2014 sur l’appareil de renseignement extérieur marocain et les révélations plus récentes sur Pegasus, le logiciel espion développé par l’entreprise israélienne NSO Group.
Selon la lecture proposée par El Confidencial, la publication d’informations susceptibles de mettre en difficulté l’appareil sécuritaire marocain aurait pu provoquer une nouvelle réaction de représailles utilisant la pression migratoire à Ceuta. Le journal estime ainsi que Rabat ne se serait pas contenté de « laisser faire », mais aurait été actif dans cette affaire. La vague migratoire pourrait, selon cette hypothèse, avoir constitué une réponse délibérée aux révélations récentes sur les services marocains.
Les éléments établis ne sont pas contestés : une campagne de désinformation a circulé sur les réseaux sociaux, les vidéos et messages viraux ont contribué à mobiliser les migrants et le contrôle initial de la frontière marocaine a été particulièrement faible. Pour El Confidencial, ces éléments ne sont pas contradictoires avec l’hypothèse d’une intervention de l’appareil sécuritaire marocain.
Le débat reste cependant ouvert. Certaines analyses privilégient l’effet des réseaux sociaux, les erreurs de gestion de la crise et la nouvelle situation juridique créée par les décisions du Tribunal suprême espagnol. D’autres estiment qu’une mobilisation d’une telle ampleur n’aurait pu se produire sans, au minimum, une forme de tolérance ou de passivité des autorités marocaines. Entre l’organisation directe et le simple laisser-faire existe une zone grise considérable.
Pourquoi la frontière est-elle restée ouverte ?
C’est peut-être la question la plus difficile à évacuer. Le Maroc dispose dans la région de Ceuta d’un dispositif sécuritaire considérable. La mobilisation concernait des dizaines de milliers de personnes et s’est déroulée sur un territoire où leurs mouvements vers la frontière espagnole ne pouvaient être totalement invisibles.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui a appelé les migrants à venir, mais aussi pourquoi ils ont pu arriver en si grand nombre à la frontière avant que le dispositif marocain ne soit pleinement activé. Cela ne constitue pas, en soi, une preuve d’une implication des services marocains. Mais c’est précisément cette interrogation qui se trouve désormais au cœur du problème politique né de la crise de Ceuta.


