Boumerdès, vendredi dernier : un autocar d’excursion se loupe à El Karma dans une dangereuse descente de voie rapide livrée il y a moins de 2 ans : 27 morts, plus de 40 blessés. Le pays encaisse un nouveau choc, après la tragédie de Tikjda (février 2023) et le bus englouti dans l’Oued El Harrach en août 2025. Une série noire qui installe un sentiment diffus : la route n’aurait jamais été aussi dangereuse en Algérie.
Les séries statistiques longues racontent pourtant une autre histoire, contre-intuitive. Sur deux décennies, la sécurité routière s’est globalement améliorée dans le pays. L’émotion collective, démultipliée par les accidents de masse, occulte une réalité de fond : le risque individuel de mourir sur la route a nettement reculé depuis les sommets dramatiques du milieu des années 2000. Mais ce récit est en passe de s’inverser.
L’effet d’échelle : un risque individuel divisé par deux
Les chiffres bruts confirment ce paradoxe. Au milieu des années 2000, l’Algérie comptait environ 3,5 millions de véhicules en circulation pour un bilan qui frôlait chaque année les 4 500 morts et plus de 60 000 blessés. Vingt ans plus tard, le parc automobile a explosé, franchissant les 7,5 millions d’unités — le nombre d’accidents corporels annuels a lui reculé d’un tiers, et la mortalité est passée sous la barre des 3 800 tués. Rapporté au parc roulant, le taux de mortalité routière a donc été plus que divisé par deux. Cette performance tient à deux facteurs structurels : l’extension massive du réseau autoroutier et le désengorgement des routes nationales, combinés au renouvellement progressif du parc automobile importé dans les années 2010.
L’inflexion de 2022 : la fin d’une dynamique vertueuse
Cette trajectoire vertueuse a culminé en 2020. Confinements et restrictions de circulation liés au Covid-19 ont fait chuter le bilan à un plancher historique de 2 844 décès. Mais la reprise économique post-sanitaire n’a pas consolidé ces acquis — elle les a inversés. Dès 2022, la mortalité repart à la hausse : plus de 3 400 morts en 2023, franchissement du seuil des 3 700 en 2024, puis 3 838 tués en 2025, selon la Délégation nationale à la sécurité routière (DNSR). Trois années suffisent à effacer près d’une décennie d’amélioration continue. Le signal est clair : les leviers traditionnels de régulation sont saturés, débordés par la densité du trafic et le vieillissement du parc roulant.

Des standards internationaux encore hors d’atteinte
L’Algérie fait figure d’élève médian à l’échelle africaine ou moyen-orientale. Rapportée aux standards mondiaux de santé publique, sa performance reste en revanche médiocre. Avec environ 10 morts par jour et un ratio de 8 à 8,5 tués pour 100 000 habitants, le pays reste très au-dessus de la moyenne européenne, sous les 5 pour 100 000. L’OMS, elle, ne tolère plus la « stagnation à haut niveau » : l’organisation préconise une réduction de 50 % de la mortalité routière par
décennie. Au regard des investissements publics colossaux consentis dans les infrastructures depuis vingt ans, plafonner à près de 4 000 morts par an traduit un rendement sécuritaire anormalement faible pour l’économie nationale.
L’impasse du tout-répressif et l’aveuglement diagnostique
Face à cette résurgence de la sinistralité, les pouvoirs publics peinent à sortir des sentiers battus. Le ministère des Transports n’a toujours pas produit de diagnostic scientifique rigoureux de la mobilité : il se contente d’incriminer le « facteur humain », crédité de 96 % des causes d’accidents dans les bilans officiels. Cette lecture débouche mécaniquement sur une surenchère répressive — nouveau Code de la route, durcissement des sanctions.
Le comportement au volant reste, certes, largement critiquable et s’y ajoute ces dernières années celui du guidon deux roues en croissance rapide . Mais cette vision occulte des facteurs aggravants majeurs, pointés sans relâche par les usagers sur les réseaux sociaux : assèchement du marché du véhicule neuf, pénurie sévère de pneumatiques, prolifération de pièces détachées de contrefaçon, dégradation de pans entiers du réseau secondaire. Sans approche systémique intégrant renforcement de la formation des usagers notamment des professionnels, maintenance des réseaux et qualité des équipements, le tout-répressif ne suffira pas sans doute pas à enrayer la dégradation engagée depuis 2022.


