L’Algérie n’est plus à part
Pendant longtemps, l’Algérie a semblé suivre une autre trajectoire que ses voisins. Alors que la Tunisie était déjà passée sous le seuil de remplacement dès la fin des années 1990 et que le Maroc poursuivait une baisse régulière de sa fécondité, l’Algérie avait connu un rebond marqué dans les années 2000 puis au milieu des années 2010.
Cette singularité s’estompe. Dans le numéro 644 de Population & Sociétés, l’INED montre que les trois pays du Maghreb convergent vers une « installation probable de la fécondité à des niveaux durablement bas ». Autrement dit, la baisse de la natalité n’est plus un simple accident de parcours. Elle s’inscrit dans une transformation durable.
Les niveaux restent différents, mais la direction est la même. Le Maroc est tombé à 1,97 enfant par femme en 2024, passant sous le seuil de remplacement. La Tunisie est descendue encore plus bas, à 1,58 en 2023, avec une estimation de 1,53 en 2024. L’Algérie se situe encore au-dessus, mais la baisse engagée depuis 2017 la rapproche à son tour de ses voisins.
Le rebond des années 2010 est derrière nous
Le cas algérien garde toutefois sa logique propre. Le rebond observé au milieu des années 2010 a été porté par un boom des mariages. Entre 2000 et 2014, le taux brut de nuptialité est passé de 5,8 à plus de 10 ‰.
Les autrices avancent deux explications principales : l’arrivée à l’âge du mariage de générations nombreuses nées dans les années 1980, et une amélioration relative des conditions économiques, notamment en matière d’emploi et de logement. Dans ce contexte, davantage de couples ont pu se former et avoir des enfants, souvent plus tôt que leurs aînés.
« La relation entre mariages et naissances est particulièrement marquée en Algérie », relèvent les chercheuses. Mais cette parenthèse semble refermée. En 2019, les naissances se concentrent surtout chez les femmes de 25 à 29 ans, tandis que les taux reculent après 30 ans. L’âge moyen à la maternité est ainsi passé de 32 ans en 2005 à 31,4 ans en 2019. L’Algérie ne suit donc pas exactement la même chronologie que la Tunisie ou le Maroc. Mais elle rejoint désormais leur trajectoire de fond.
Moins de naissances, plus de contraintes sociales
La leçon principale de l’étude est là : la démographie ne se comprend plus sans le contexte social et économique. Dans les trois pays, la baisse de la fécondité est liée à l’allongement des études, à l’entrée tardive dans l’emploi, à l’évolution du mariage, à la diffusion de la contraception et à la transformation des normes familiales.
Au Maroc, la diffusion de la contraception joue un rôle central. Parmi les femmes mariées, son usage est passé de 40 % à 70 % entre les années 1990 et 2020. En Tunisie, le recul de la fécondité s’inscrit davantage dans le report du mariage et le prolongement du célibat chez les jeunes adultes.
En Algérie, la situation est plus composite, mais une réalité s’impose : le cadre social devient moins favorable à la constitution rapide des familles. Cela vaut particulièrement pour les femmes. Le rapport souligne qu’elles sont de plus en plus nombreuses dans l’enseignement supérieur, sans que cette progression ne se traduise par une insertion professionnelle plus solide.
En Algérie, comme au Maroc, le taux d’activité féminin baisse après 30 ans, au moment même où la charge familiale devient la plus forte. Chez les Algériennes de 40 à 44 ans, il n’est que de 25,9 %. La baisse des naissances ne dit donc pas seulement quelque chose des choix individuels ; elle révèle aussi les limites d’un environnement économique et institutionnel qui rend difficile l’articulation entre études, emploi, mariage et maternité.
Le défi silencieux du vieillissement
Les effets les plus lourds se joueront sans doute ailleurs : dans le vieillissement démographique. Une fécondité durablement basse transforme progressivement toute la structure par âge de la population : moins d’enfants à la base, davantage d’adultes puis de personnes âgées au sommet.
La Tunisie est le pays le plus avancé dans cette évolution. La part des 60 ans et plus y est passée de 8 % à 17 % entre 1997 et 2024. Au Maroc, elle atteint 13,8 % en 2024. En Algérie, elle reste plus modérée, à 10,5 % en 2023, mais le rapport précise que ce vieillissement s’accélérera dans les prochaines années avec la poursuite de la baisse de la fécondité.
Cela change profondément la nature des défis publics. Pendant longtemps, les États du Maghreb ont surtout raisonné en termes de pression démographique : plus d’enfants, plus d’écoles, plus de logements, plus d’emplois. Désormais, ils devront aussi gérer les maladies chroniques, la dépendance, le financement des retraites et l’évolution des solidarités familiales.
École, santé, emploi : tout va changer
Pour l’Algérie, cette transition ne signifie pas simplement moins d’enfants à scolariser. Elle implique une redéfinition des priorités publiques.
Dans l’éducation, la pression quantitative pourrait s’atténuer à terme, mais les attentes vont se déplacer vers la qualité : réussite scolaire, orientation, encadrement, mobilité sociale. Dans la santé, le centre de gravité glissera progressivement de la seule prise en charge maternelle et infantile vers les pathologies chroniques et le vieillissement. Sur le marché du travail, enfin, l’enjeu sera double : absorber une jeunesse encore nombreuse et mieux intégrer les femmes diplômées, aujourd’hui encore sous-employées.
La fenêtre de temps algérienne
Le signal envoyé par l’étude est clair : le Maghreb entre aujourd’hui dans une nouvelle phase avec une fécondité basse qui semble durablement installée. Pour l’Algérie, cela signifie que la démographie n’est plus seulement une affaire de natalité, mais de modèle social, de capacité d’adaptation et de réforme.
L’Algérie dispose encore d’un léger décalage sur la Tunisie et le Maroc. Mais ce répit sera court. La baisse de la natalité lui laisse un peu de temps pour préparer son école, son système de santé et son marché du travail à la nouvelle donne démographique. Pas pour éviter le tournant, seulement pour tenter de ne pas le subir.

