Céréales en Algérie : La grogne inédite des agriculteurs du Nord face au choix saharien

Un Sud saharien ultra-subventionné, un Nord pluvial qui s'estime sacrifié. La moisson de l'été 2026 a transformé un vieux débat d'experts en fronde paysanne ouverte.

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Le pari de l’agriculture saharienne, érigé en moteur de la stratégie céréalière algérienne, suscite pour la première fois d’importantes critiques de la part des fellahs du Nord. Entre déséquilibres logistiques lors de la moisson de l’été 2026, épuisement des ressources hydriques fossiles et arbitrages politiques contestés, la répartition des moyens de l’État se retrouve au centre des débats territoriaux.

La transition céréalière de l’Algérie repose de manière croissante sur le grand Sud, un choix politique et agronomique dont la production s’avère particulièrement coûteuse et techniquement complexe. L’irrigation de ces cultures provient du Système aquifère du Sahara septentrional, une nappe d’eau fossile non renouvelable partagée avec la Libye et la Tunisie. L’eau y est pompée à des profondeurs variant de 60 mètres à El Menia jusqu’à 170 mètres à Adrar, présentant une forte teneur en sel de 2 à 8 grammes par litre.

Entre l’installation des forages, le déploiement des pivots et l’octroi d’une électricité facturée à moitié prix, cette culture désertique ne tient que par l’effort massif de la subvention publique. Dès l’année 1986, le géographe Daniel Dubost relevait déjà le paradoxe inhérent à vouloir retirer du désert des denrées alimentaires que l’on obtient avec une grande peine ailleurs.

Une fronde née dans les champs de la moisson

Longtemps confinées aux cercles restreints des techniciens de l’eau et de la salinisation, ces réserves ont changé de nature lors de la moisson de l’été 2026, faisant émerger une contestation paysanne d’un type nouveau. Comme le décrit l’agronome Djamel Belaïd, la campagne d’une récolte globalement record a été profondément désorganisée par des failles logistiques majeures.

Le matériel de récolte ayant été acheminé massivement et en priorité vers le Sahara, où le blé mûrit plus tôt, il a fait cruellement défaut dans les régions septentrionales au moment précis où de violents orages d’été venaient endommager les cultures mûres à Tiaret et à Batna. Cette tension logistique a été assombrie par le drame d’une coopérative du nord, où l’effondrement du mur d’un hangar sous le poids des grains a coûté la vie à une personne.

Quand les relais du pouvoir haussent le ton

La rupture est avant tout politique, car la critique émane désormais des organisations agricoles historiquement alignées sur le pouvoir. Le délégué de l’Union nationale des paysans algériens (UNPA) à Tiaret a publiquement mis en cause les données officielles relatives à la disponibilité du matériel, tout en indiquant qu’on lui reprochait en retour de créer de l’agitation.

Parallèlement, le Conseil national interprofessionnel de la filière céréales a exprimé des réserves similaires, exigeant l’autorisation réglementaire, jusqu’alors refusée, de stocker de manière provisoire la récolte du Sud directement chez les investisseurs. Pour la première fois, la contestation ne porte plus seulement sur les risques environnementaux à long terme, mais sur la répartition immédiate et concrète des moyens matériels entre un Sud saharien ultra-subventionné et un Nord pluvial qui demeure le véritable poumon de la production.

Les chiffres illustrent parfaitement ce décalage territorial. La production saharienne sous pivot atteindrait quatre millions de quintaux cette année, contre trois millions lors de la campagne précédente. En regard, le nord pluvial fournit une trentaine de millions de quintaux. Ainsi, bien que le grenier saharien représente moins d’un dixième de la récolte globale, il concentre l’essentiel de l’attention et des moyens matériels de la puissance publique.

Le rattrapage dans l’urgence de la puissance publique

Face à la montée des tensions à la fin des moissons du Sud, les pouvoirs publics ont tenté de réagir en redéployant le matériel vers le nord et en instaurant une série de mesures d’accompagnement d’urgence. Le 29 juin, le ministère de l’Agriculture a lancé la plateforme numérique Hassad.dz afin de recenser et de répartir les demandes de moissonneuses-batteuses, faisant état de plus de 1 300 engins mobilisés par l’OAIC et la nouvelle société publique AgroDrive créée au printemps.

Les structures de collecte ont été sommées d’ouvrir sept jours sur sept, les livraisons ont été autorisées sur simple déclaration pour les agriculteurs sans carte professionnelle, et le 1er juillet, le ministre de l’Intérieur, Saïd Sayoud, a tenu une visioconférence avec les walis pour coordonner l’effort vers l’objectif national des cinquante millions de quintaux.

Ces dispositifs d’urgence n’ont cependant pas suffi à dissiper le malaise ambiant sur le terrain. Les moissonneuses-batteuses des coopératives, proposées à la location pour 6 000 dinars l’hectare, font face à une surcharge de demandes, tandis que les modèles à sac, loués 4 000 dinars, restent inutilisés en raison d’une pénurie de main-d’œuvre, chaque chantier nécessitant la mobilisation de cinq ouvriers journaliers.

De plus, de nombreuses coopératives du nord louent des engins de fauche sans fournir les camions indispensables à la rotation, révélant que le passage technique à la récolte en vrac n’a pas été anticipé par l’acquisition d’un parc suffisant de remorques adaptées. Cette crise logistique de l’été 2026 force désormais l’État à réévaluer l’équilibre de sa planification agricole entre le mirage du Sud et la réalité productive du Nord.

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