Crise de Ceuta : Rabat cherche-t-il la chute du gouvernement Sánchez ?

Le Maroc cherche-t-il à faire tomber le gouvernement espagnol ? Le jour même de la comparution de Sánchez devant le Congrès, où il a été vivement critiqué pour son refus d’incriminer Rabat, un ministre marocain vient conforter ses adversaires.

5 min de lecture
بيدرو سانشيز، أمام الكونغرس في 3 سبتمبر 2026 يبدو أن المغرب يبذل قصارى جهده لإضعاف الحكومة الإسبانية التي كانت الأكثر دعماً له في التاريخ الحديث.
Ajoutez Maghreb Émergent sur Google pour trouver du contenu similaire

« J’accuse le Maroc d’avoir envoyé 80.000 personnes à Ceuta pour faire tomber le gouvernement espagnol, avec la collaboration de Washington, de Tel-Aviv et de la droite et de l’extrême droite espagnoles », a lancé jeudi Gabriel Rufián, porte-parole d’ERC (gauche républicaine catalane) au Congrès.

Critiquant l’insistance de Sánchez à dédouaner le Maroc, Rufián a également attaqué son virage sur le Sahara occidental : « Avec le Sahara, vous avez remis en jeu votre crédibilité au nom d’une prétendue diplomatie géniale… Vous êtes maintenant en train de remettre en jeu votre dignité.»
S’il est difficile d’étayer l’accusation d’une attaque hybride concoctée avec les États-Unis et Israël, analyse très répandue à gauche, on peut en revanche faire un constat : le Maroc semble tout faire pour enfoncer le gouvernement espagnol qui lui a été le plus favorable dans l’histoire récente.

Le soir même de la comparution de Sánchez devant le Congrès, où il a été la cible de violentes attaques de la droite et de l’extrême droite, allant jusqu’à l’accusation de trahison, le ministre marocain de l’Équipement et de l’Eau et secrétaire général de l’Istiqlal, Nizar Baraka, leur a offert une munition politique de choix.

« Que devons-nous dire à notre voisine l’Espagne après ce qui s’est passé à Ceuta ? On nous a dit qu’ils estiment que leur sécurité nationale a été compromise », a déclaré Baraka. « Nous le disons en toute franchise. L’Espagne est un partenaire essentiel pour nous, mais nous ne reculerons pas d’un seul pouce de notre territoire national », a-t-il ajouté.

“Colère monumentale”

La position d’un dirigeant de l’Istiqlal, dont la carte du « Grand Maroc » inclut une partie du territoire algérien et la Mauritanie, n’a rien de nouveau. Mais Nizar Baraka est ministre du gouvernement marocain, et sa sortie médiatique est intervenue quelques heures seulement après celle de Pedro Sánchez devant le Congrès, où il a laborieusement défendu sa gestion de la crise de Ceuta et son refus d’enclencher, « sans preuves », une crise avec le Maroc.

Certes, pour la première fois, Sánchez a évoqué la passivité des gendarmes marocains, constat difficile à nier. Mais il a globalement maintenu sa ligne à l’égard de Rabat. La sortie de Baraka donne un argument de plus à ceux qui pensent que Rabat, après avoir obtenu l’essentiel de Sánchez sur le Sahara occidental, joue désormais sur d’autres registres. Dont celui évoqué par Gabriel Rufián.

Madrid a accusé le coup. La Sexta parle d’une « colère monumentale du gouvernement face à la nouvelle attaque du Maroc contre l’intégrité territoriale de l’Espagne ». Le ministère espagnol des Affaires étrangères a souligné que Ceuta et Melilla sont espagnoles et que leur souveraineté « n’a pas été, n’est pas et ne sera jamais » négociée avec le Maroc.

Nizar Baraka est le troisième membre du gouvernement marocain à réaffirmer publiquement cette revendication en quelques semaines. Avant lui, le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, avait évoqué les « droits historiques » du Maroc sur Ceuta et Melilla. Le ministre des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, avait pour sa part évoqué la nécessité de « libérer » les deux villes.

Sánchez avait révélé jeudi devant les députés qu’après les premières déclarations marocaines, Madrid avait convoqué, le 21 août, l’ambassadeur du Maroc pour lui faire part de son mécontentement. L’ambassadeur étant absent d’Espagne, c’est le chargé d’affaires marocain qui avait été reçu par les autorités espagnoles.

Sánchez fragilisé

La sortie de Baraka fragilise encore Sánchez, qui a maintenu jeudi sa position en affirmant ne disposer d’aucune preuve « solide » ou « concrète » permettant d’établir que les autorités marocaines ont organisé ou planifié l’entrée massive de migrants à Ceuta. La prudence du chef du gouvernement à l’égard du Maroc est devenue l’un des principaux sujets de controverse politique en Espagne.

Les dernières déclarations venues de Rabat compliquent néanmoins cette ligne de conduite. La difficulté pour Sánchez est désormais politique. Sa volonté de préserver la relation avec Rabat l’expose à des critiques croissantes en Espagne, y compris à gauche et parmi certains de ses partenaires parlementaires.

D’où la question : ces déclarations marocaines, alors que Sánchez est en difficulté, visent-elles à l’enfoncer ? Une autre question se pose : pourquoi Rabat créerait-il aujourd’hui des difficultés au gouvernement espagnol qui lui a accordé la concession majeure du virage sur le Sahara occidental ?

Partager cet article