À quelques semaines du début de la nouvelle campagne de récolte des dattes, l’inquiétude grandit dans les palmeraies du sud algérien. Les chambres froides sont encore remplies de la récolte précédente, les exportations peinent à suivre et de nombreux agriculteurs n’ont toujours pas récupéré leurs investissements.
À la Foire internationale d’Alger (FIA 2026), qui se poursuit au Palais des expositions de la Safex, au pavillon Ahaggar, Youssef Herraki, artisan spécialisé dans la transformation des dattes dans la commune d’Aïn Naga, près de Biskra, est venu exposer ses produits du terroir. Derrière son stand, il porte aussi la voix d’une filière en difficulté.
Selon lui, la situation est devenue préoccupante pour de nombreux producteurs. « Je connais des dizaines d’agriculteurs qui n’ont toujours pas récupéré leur argent de la saison dernière. Ils refusent de vendre à perte, mais en même temps ils n’arrivent pas à écouler leurs stocks », explique-t-il.
Des stocks qui s’accumulent avant l’arrivée de la nouvelle récolte
Pour Youssef Herraki, la crise actuelle n’est pas un simple ralentissement du marché. Elle est directement liée à l’abondance de la production enregistrée ces deux dernières années. « Cette année, comme l’année précédente, la production a été très importante. Le problème est que les exportations ne suivent pas. Les agriculteurs sont noyés sous la marchandise », affirme-t-il.
Le constat est visible dans plusieurs régions productrices. Les chambres froides et les entrepôts sont encore remplis alors que la nouvelle récolte approche. Certaines variétés, comme le Ghars, commenceront à être récoltées dès la fin du mois de juillet.
« Les chambres froides sont pleines à craquer alors que la nouvelle récolte arrive bientôt. C’est dramatique pour l’agriculteur », poursuit-il. Selon lui, les producteurs engagent des dépenses importantes dès le mois de mars. Irrigation, nettoyage des palmiers, pollinisation et entretien mobilisent des moyens financiers considérables. « Si le prix de vente baisse trop, l’agriculteur ne récupère même pas ses frais. Pour certaines variétés, notamment la Deglet Nour, travailler devient parfois synonyme de perte. »
Transformer la datte plutôt que la vendre brute
Face à cette situation, Youssef Herraki défend une approche qu’il considère comme essentielle pour sauver la filière : développer massivement la transformation des dattes. « Nous ne devons plus vendre uniquement la datte brute. La véritable richesse est dans la transformation », estime-t-il.
Dans son atelier d’Aïn Naga, il produit déjà plusieurs produits dérivés à partir des dattes. Parmi eux figure le café de noyaux de dattes. Après torréfaction et broyage des noyaux, ce produit est commercialisé comme une alternative naturelle au café classique. « C’est excellent pour les personnes souffrant de cholestérol ou de diabète. Il faut cependant le vendre pur, sans mélange avec du café ordinaire », précise-t-il.
Il produit également du vinaigre de dattes, du sucre naturel, de la confiture, du miel de dattes appelé localement « Rob », ainsi que des préparations traditionnelles comme la Rouina et la Chamira.
L’artisan insiste particulièrement sur la qualité du processus de fabrication. « Pour la consommation humaine, nous dénoyautons et nettoyons soigneusement les dattes avant leur broyage. La qualité est essentielle. » Selon lui, les possibilités sont nombreuses et largement sous-exploitées en Algérie. « Avec la datte, nous pouvons produire des dizaines de produits différents à forte valeur ajoutée. »
Même les déchets peuvent être valorisés. Les dattes de faible qualité peuvent servir à l’alimentation animale. « Rien ne doit être jeté. Les déchets de dattes peuvent nourrir les moutons, les bovins et même les volailles. Cela coûte beaucoup moins cher que certains aliments importés. »

Un projet industriel capable de transformer jusqu’à 30 quintaux par jour
Aujourd’hui, Youssef Herraki travaille avec sa famille et deux ouvrières. Son unité artisanale transforme entre 1,5 et 2 quintaux de dattes par jour. Mais son ambition est beaucoup plus importante.
Il prépare actuellement un projet industriel qui lui permettrait de changer d’échelle. « J’ai besoin de passer de l’artisanat domestique à une véritable unité industrielle », explique-t-il. Selon ses estimations, un investissement compris entre 4 et 5 milliards de centimes serait nécessaire pour acquérir les équipements modernes, les chambres froides, les espaces de stockage et les infrastructures indispensables. Avec un tel projet, il pourrait transformer entre 20 et 30 quintaux de dattes par jour.
« Nous pourrions produire entre 20 et 30 produits dérivés différents », affirme-t-il. Pour concrétiser cette ambition, il recherche des partenaires financiers ou un accompagnement bancaire. « Je m’intéresse notamment aux solutions proposées par la Banque islamique à travers la BNA ou la BADR. Je suis prêt à présenter ce projet partout où cela sera nécessaire. »
Pour lui, la transformation constitue la meilleure protection contre les crises de surproduction. « Si la datte n’est pas vendue fraîche, elle pourra être transformée en sucre, en vinaigre ou en aliment pour bétail. L’agriculteur ne craindra plus la mévente. »
Les Algériens consomment encore trop peu de dattes
Pour l’artisan de Biskra, la solution ne passe pas uniquement par l’exportation ou l’industrie. Elle passe aussi par un changement des habitudes alimentaires. « Nous avons près de 40 millions d’habitants. Si chacun consommait régulièrement des dattes, le problème du surplus disparaîtrait largement », estime-t-il.
Il regrette que la consommation de dattes reste concentrée sur certaines périodes de l’année, notamment le mois de Ramadan. « La datte n’est pas encore considérée comme un aliment quotidien alors qu’elle possède d’importantes qualités nutritionnelles. »
Youssef Herraki rappelle enfin que l’Algérie dispose de plus de 360 variétés de dattes. « La datte est une bénédiction. Nous devons protéger cette richesse et encourager sa transformation. Le palmier doit rester la colonne vertébrale de l’économie du Sud. »



