KPMG affrète des avions, Google évacue ses employés, des investisseurs fortunés appellent leurs avocats singapouriens. La guerre dans le Golfe fracture l’image d’invulnérabilité que Dubaï a mis deux décennies à construire.
Depuis le début du conflit, plusieurs cabinets d’avocats spécialisés dans la gestion de fortune signalent une même demande répétée, celle de transférer rapidement des actifs hors de Dubaï. Ryan Lin, directeur du cabinet singapourien Bayfront Law, résume l’état d’esprit de ses clients : “Je veux partir maintenant, quel est le délai le plus court que vous puissiez proposer ?” Singapour est la destination citée en premier.
L’émirat avait pourtant construit un modèle jugé à l’épreuve de la région. Fiscalité faible, réglementation favorable, infrastructures de classe mondiale. Fin 2025, le Centre financier international de Dubaï accueillait près de 300 banques et plus d’une centaine de fonds spéculatifs. L’année dernière, la ville avait attiré près de 9 800 millionnaires, qui avaient transféré plus de 60 milliards de dollars vers les Émirats. Dans l’esprit des investisseurs, Dubaï était devenue la Suisse du Moyen-Orient. Un statut que les monarchies du Golfe avaient patiemment bâti sur leurs pétrodollars.
Quand les drones entrent dans la ville
Cette perception a volé en éclats. L’aéroport a été brièvement fermé, le port touché, des bâtiments endommagés. Des morts sont à déplorer. La raffinerie de Ruwais a suspendu sa production après une frappe de drone. KPMG a affrété des avions pour évacuer du personnel. Google a fait sortir plus de mille employés présents pour un événement professionnel. Plusieurs banques ont suspendu les déplacements vers la région. Un tournoi de tennis a été annulé après qu’une attaque de drone à proximité a provoqué la fuite des joueurs hors du court.
“Une grande partie du succès du pays reposait sur la conviction qu’il ne se trouvait pas au Moyen-Orient”, a déclaré Bernard Hudson, ancien responsable de la lutte antiterroriste à la CIA. Les Émirats et l’Iran ne sont séparés que de 130 kilomètres de mer. “Même si le conflit se termine rapidement, il y aura toujours, de l’autre côté de la mer, un Iran bien armé qui a déjà franchi des lignes rouges”, ajoute-t-il.
Un modèle économique sous pression
Les conséquences se lisent déjà dans les chiffres. Des dizaines de milliers de réservations touristiques ont été annulées. Selon Tourism Economics, le conflit pourrait provoquer une chute allant jusqu’à 27 % du nombre de visiteurs internationaux au Moyen-Orient cette année. Le marché immobilier, dont les prix avaient progressé de 60 % entre 2022 et début 2025, pourrait connaître un retournement brutal. Un signal particulièrement sensible pour les quelque un million d’Algériens qui ont élu domicile ou investi dans l’émirat.
Nabil Milali, gestionnaire d’actifs chez Edmond de Rothschild Asset Management, formule le risque sans détour : “Cela aura un impact considérable sur l’attractivité des Émirats arabes unis, car ils avaient mis en avant un argumentaire présentant le pays comme la Suisse de la région, un lieu sûr pour les investissements internationaux.”



