En Algérie, la filière avicole paie le prix de son instabilité

Le poulet et les œufs coûtent plus cher depuis cet été. En cause : une filière avicole qui couvre ses besoins sur le papier, mais reste à la merci des intrants importés et d'un suivi de marché insuffisant.

Said Merad
10 min de lecture
En Algérie, la filière avicole reste dépendante des intrants importés malgré une production qui couvre les besoins nationaux (Illustration)
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Le poulet n’est plus la viande bon marché qu’il était. À Alger, le kilogramme de poulet frais s’est négocié récemment entre 560 et 600 dinars dans certaines boucheries, tandis que l’escalope a atteint jusqu’à 1 200 dinars le kilogramme. Cette flambée, signalée début septembre, intervient après des hausses déjà observées durant l’été et relance une question récurrente : pourquoi une filière qui couvre théoriquement les besoins nationaux reste-t-elle incapable de stabiliser ses prix ?

La réponse ne tient pas à une seule cause. Elle combine un coût de production élevé, une forte dépendance aux intrants importés, des cycles de production mal synchronisés, un marché partiellement informel et une régulation qui intervient surtout dans l’urgence.

Une hausse qui dépasse le rythme saisonnier

À la mi-août, des relevés de marché faisaient état d’un poulet vendu autour de 420 à 480 dinars le kilogramme, après un niveau proche de 265 dinars en juin. Dans plusieurs wilayas, le prix a ensuite dépassé 500 dinars, avec des pointes à 580 dinars. Le plateau de trente œufs, relevé autour de 310 à 330 dinars en juin, a atteint 580 à 650 dinars sur certains marchés à la mi-août.

Début septembre, les prix observés à Alger restaient élevés, avec un poulet frais compris entre 560 et 600 dinars le kilogramme dans certaines boucheries. Cette évolution pèse directement sur les ménages, mais aussi sur la restauration, notamment les fast-foods, dont certains ont augmenté leurs tarifs ou réduit leur activité pour éviter de vendre à perte.

L’ampleur exacte de la hausse varie selon la wilaya, le type de produit, le circuit de distribution et le moment du relevé. Cette dispersion traduit un manque de transparence : l’Algérie ne dispose pas encore d’un système suffisamment fin pour suivre en temps réel les prix au poulailler, à l’abattoir, chez le grossiste et au détail.

Une autosuffisance qui dépend de l’importation

Le secteur avicole est régulièrement présenté comme autosuffisant en viandes blanches et en œufs. Mais cette autosuffisance en produit final ne dit rien de l’autonomie de la filière. L’alimentation animale reste fortement dépendante des marchés extérieurs. Fin 2025, les autorités ont annoncé l’importation de 1,15 million de tonnes de maïs entre fin décembre et février 2026 pour répondre à la demande nationale. Le maïs représente une composante majeure de l’aliment avicole, souvent estimée à environ 80 % de sa formulation.

Cette dépendance crée une vulnérabilité structurelle : une tension sur les cours internationaux, un retard logistique, une variation du change ou une rupture de disponibilité peut se transmettre rapidement au coût de production. À cela s’ajoutent le tourteau de soja, les reproducteurs, les œufs à couver, les produits vétérinaires, l’énergie et le transport.

Un cycle qui s’auto-entretient

La filière fonctionne selon un mécanisme connu. Lorsque les prix s’effondrent, les éleveurs réduisent les mises en place ou cessent temporairement leur activité. Quelques semaines ou mois plus tard, l’offre se contracte et les prix remontent fortement. Lorsqu’ils redeviennent rémunérateurs, les mises en place reprennent, créant parfois une surproduction qui fait de nouveau chuter les prix.

Ce mécanisme serait moins brutal si les acteurs disposaient d’informations fiables sur les capacités d’élevage, les mises en place, les volumes attendus, les stocks, les besoins de consommation et les capacités d’abattage. Or les données sont dispersées entre administrations, opérateurs, organisations professionnelles et circuits informels.

Le résultat est une filière qui peut être autosuffisante en moyenne annuelle tout en connaissant des pénuries locales ou temporaires. L’abondance nationale ne garantit ni la régularité de l’offre ni la stabilité du prix payé par le consommateur.

Des mesures d’urgence, pas encore une régulation

Face à la flambée, l’Office national des aliments de bétail (ONAB), filiale du groupe Agrolog, a procédé au déstockage de poulet congelé. Le produit a été proposé à 350 dinars le kilogramme dans 143 points de vente à travers le pays. L’opération, lancée le 10 août 2026, visait à renforcer l’offre et à atténuer la pression sur les prix, notamment à l’approche du Mawlid Ennabaoui.

Cette mesure peut soulager les ménages ponctuellement, mais elle ne traite pas les causes du déséquilibre. Elle intervient sur le stock disponible, alors que la difficulté porte sur la coordination des mises en place, la visibilité des volumes futurs, la répartition territoriale de l’offre, la chaîne du froid et la formation du prix tout au long de la chaîne.

Le 5 janvier 2026, l’ONAB et la Fédération nationale des aviculteurs avaient déjà signé une convention destinée à garantir l’approvisionnement régulier en poussins (à 80 dinars l’unité) et en aliments à des prix subventionnés, en échange d’un engagement des éleveurs à céder leur production à 280 dinars le kilogramme. En février, l’Office avait également annoncé un programme spécial pour renforcer l’approvisionnement en viandes blanches et en œufs durant le mois de Ramadhan.

Ces dispositifs montrent que l’État dispose d’instruments d’intervention. Mais leur logique reste essentiellement réactive : sécuriser les intrants, injecter des stocks ou soutenir les prix une fois la tension déjà visible. Le passage d’une régulation de crise à une régulation préventive, fondée sur les données, reste à construire.

Une filière sans outil de suivi partagé

La filière avicole a longtemps fait partie des secteurs agricoles les plus étudiés en Algérie. Pourtant, les acteurs disposent aujourd’hui de peu d’informations publiques, régulières et croisées sur les principaux maillons : importation des intrants, fabrication de l’aliment, production de poussins, mises en place, mortalité, abattage, stockage, transport et vente.

L’absence d’un observatoire économique pleinement opérationnel laisse place aux estimations contradictoires. Les producteurs disposent rarement d’une vision partagée de la demande future. Les pouvoirs publics interviennent avec des données incomplètes. Les intermédiaires jouent un rôle important dans la circulation du produit, mais leur poids et leurs marges sont mal documentés.

L’organisation d’une filière de cette taille suppose des agroéconomistes, des statisticiens, des planificateurs et des spécialistes du suivi des marchés, pas seulement des techniciens de l’élevage.

La numérisation est souvent présentée comme la solution. Un système d’information unifié pourrait effectivement améliorer la connaissance des capacités de production, des quantités produites, des besoins du marché et des stocks.

Mais un outil numérique ne crée pas automatiquement une information fiable. Il faut d’abord savoir qui doit déclarer quoi, à quelle fréquence, selon quelles définitions et avec quels contrôles. Il faut aussi intégrer les éleveurs et opérateurs informels sans les pousser davantage vers la dissimulation.

Un système utile devrait commencer par un socle limité : un registre actualisé des élevages, la capacité installée, les mises en place, l’âge des bandes, les volumes d’aliments consommés, les sorties prévues, les capacités d’abattage et les stocks. Ces informations devraient être agrégées et protégées, mais suffisamment précises pour permettre des alertes territoriales et une meilleure planification.

La digitalisation doit aussi s’accompagner de mesures d’incitation. L’accès facilité aux aliments et aux poussins, l’accompagnement sanitaire, la formation, le crédit, l’assurance et la reconnaissance administrative peuvent donner aux producteurs un intérêt concret à s’identifier. L’objectif n’est pas seulement de contrôler, mais de rendre la formalisation utile aux professionnels.

L’informel, la santé animale et la chaîne du froid

L’informel ne se limite pas à une question fiscale. Il affecte la biosécurité, la traçabilité, la qualité des aliments, le respect des délais d’attente des médicaments vétérinaires, la gestion des déchets et, au bout de la chaîne, la protection du consommateur.

La filière a besoin d’une stratégie d’intégration progressive, associant simplification de l’enregistrement, accompagnement technique, accès aux intrants subventionnés sous conditions, contrôle sanitaire proportionné et sanctions ciblées contre les pratiques dangereuses. La formalisation ne peut réussir si elle se réduit à une obligation administrative sans avantage économique concret.

La chaîne du froid constitue un autre maillon critique. Une offre abondante au poulailler peut devenir instable au détail si les capacités d’abattage, de conditionnement, de conservation et de transport sont insuffisantes. Le développement des produits transformés, encore marginal, permettrait aussi de mieux absorber les excédents et d’élargir les débouchés.

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