Guerre en Iran : les pétroliers bombardés, bombe à retardement pour l’eau du Golfe

5 min de lecture
Un Tanker norvégien cible d'une attaque en mer d'Oman, le 13 juin 2019 (Photo d'illustration)

Dans le Golfe, où cent millions de personnes dépendent du dessalement pour survivre, les infrastructures d’eau sont désormais des cibles de guerre, qu’elles soient frappées par un drone ou noyées sous une marée noire.

Le 8 mars, un drone iranien endommageait une station de dessalement à Bahreïn. L’attaque était présentée par Téhéran comme une riposte à une frappe américaine sur une installation similaire dans l’île de Qeshm, établissant ainsi un précédent que personne n’avait anticipé. Petit incident en marge d’un conflit plus large, auraient pu penser les chancelleries. Ce serait méconnaître la géographie de la soif dans le Golfe.

Dans cette région, cent millions d’habitants dépendent du dessalement pour leur eau potable. Le taux atteint 90 % au Koweït, 86 % à Oman, 70 % en Arabie saoudite. Ces chiffres ne décrivent pas une préférence industrielle. Ils décrivent une vulnérabilité absolue. Un câble diplomatique américain révélé par WikiLeaks en 2008 l’avait formulé sans euphémisme : Riyad devrait procéder à une évacuation dans un délai d’une semaine si l’usine de Jubail venait à être gravement endommagée.

“Ce sont les États-Unis qui ont créé ce précédent”

En 1991, en se retirant du Koweït, les forces irakiennes avaient saboté des usines de dessalement avant de déverser des millions de barils de brut dans le Golfe Persique, menaçant directement les conduites d’alimentation. Des barrières flottantes avaient dû être installées en urgence. Une nappe de pétrole aspirée par les pompes, c’est une usine à l’arrêt. Et une usine à l’arrêt dans le Golfe, c’est une ville sans eau en moins d’une semaine. Saddam Hussein n’avait pas agi au hasard.

Trente-cinq ans plus tard, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a été explicite devant les caméras : “Ce sont les États-Unis qui ont créé ce précédent- celui de frapper des infrastructures d’eau- et non l’Iran.” La doctrine de la réciprocité vient d’être appliquée à des infrastructures que personne n’avait jusqu’ici jugé utile de protéger militairement.

Une arme sans missile

Le danger ne passe pas nécessairement par une frappe directe. Selon Isabel Ruck, spécialiste des infrastructures hydrauliques au Moyen-Orient, “il n’y a pas besoin de tirer un drone pour arrêter une usine, il suffit de changer la composition de chlore dans l’eau”, précise la spécialiste Isabel Ruck. Les Gardiens de la Révolution ont par ailleurs revendiqué depuis le début du conflit des attaques contre au moins vingt-trois navires dans le Golfe et le détroit d’Ormuz.

Chaque pétrolier éventré en mer est une menace hydrique potentielle autant qu’un choc énergétique. Une nappe de brut dérivant vers les côtes contaminerait les zones de pompage des usines de dessalement sur des centaines de kilomètres, sans qu’aucune installation ne soit directement visée. La marée noire comme arme hydrique, Saddam l’avait expérimentée en 1991. Le manuel existe, et Téhéran le connaît.

Les installations terrestres sont par ailleurs exposées aux cyberattaques. Construites en surface, sur des côtes sans défense lourde, elles n’ont jamais bénéficié des protections accordées aux terminaux pétroliers. Une document interne de la CIA datée de 2010 , cité par des analystes du secteur, l’avait pourtant établi: la perturbation des installations de dessalement pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou matière première. Plus graves que le pétrole.

“En dessous de sept jours, tout s’effondre”

Les réserves ne dépassent pas deux à sept jours de consommation selon Philippe Bourdeaux, directeur Afrique et Moyen-Orient de Veolia. En deçà de ce seuil, ce ne sont pas seulement les robinets qui se ferment. Le tourisme, l’industrie, l’agriculture sous serres, les centres de données qui rafraîchissent les serveurs de Dubaï et d’Abu Dhabi s’arrêtent en cascade. Des exodes urbains et des rationnements sévères deviendraient inévitables, avec des effets en chaîne sur l’ensemble du tissu économique régional, estime Esther Crauser-Delbourg.

Partager cet article