Sur vingt-cinq ans, l’Algérie a injecté dans son économie des sommes que peu de pays en développement peuvent se permettre, entre 38 et 40 % de sa richesse nationale chaque année selon les données du Fonds monétaire international (FMI). Le résultat est une croissance moyenne de 3 à 3,5 %. L’économiste Abdelrahmi Bessaha vient de publier une analyse qui tente d’expliquer ce paradoxe.
Son explication tient en un constat simple. L’argent du pétrole finance le budget, le budget paye les fonctionnaires et subventionne l’énergie et les denrées alimentaires, les ménages consomment, et cette consommation soutient une activité économique qui importe massivement plutôt que de produire. Le circuit tourne, mais il ne se transforme pas. Les hydrocarbures représentent structurellement plus de 90 % des exportations totales algériennes, et rien dans ce mécanisme ne pousse à développer autre chose.
«Huit unités de capital pour un point de croissance»
Pour mesurer l’efficacité de cet investissement, Bessaha utilise un indicateur simple : combien faut-il dépenser pour produire un dinar supplémentaire de richesse ? Sur la période 2000-2019, sa réponse est entre huit et neuf dinars, soit deux à trois fois plus que ce qu’obtiennent les économies émergentes qui réussissent leur développement. L’économiste pointe des projets publics dont seulement 45 % sont exécutés dans les délais, des surcoûts atteignant 30 % et des retards moyens de deux ans.
Le problème de fond est que l’économie algérienne n’a pas amélioré sa façon de produire. Entre 2000 et 2025, les gains d’efficacité productive n’ont représenté que 5 à 10 % de la croissance totale. Le reste vient simplement du fait que le pays a construit plus d’usines et employé plus de travailleurs. On grandit en ajoutant des ressources, pas en les utilisant mieux.
Une dette qui progresse de 33 points en cinq ans
Le contre-choc pétrolier de 2014 a fragilisé ce modèle. Depuis 2015, les recettes de l’État ne couvrent plus ses dépenses courantes. En 2026, selon les projections du FMI citées par Bessaha, il manquerait déjà plus de 1 500 milliards de dinars pour boucler le budget de fonctionnement, avant même de financer un seul projet d’infrastructure.
La dette publique, qui représentait 48 % du PIB entre 2022 et 2024, atteindrait 62 % en 2026 et 81 % en 2030 si la trajectoire actuelle se poursuit. Trente-trois points en six ans. Quand les dépenses dépassent les recettes et que la croissance reste modérée, la dette grossit plus vite que l’économie ne se développe.
Un facteur 2,5 sur le revenu par habitant selon le scénario retenu
C’est là que Bessaha introduit sa démonstration la plus frappante. En 2025, le PIB algérien est d’environ 288 milliards de dollars pour une population qui devrait atteindre 60 millions d’habitants en 2050. Si la croissance reste à 3,25 % par an, le revenu moyen par habitant passera de 5 965 dollars aujourd’hui à environ 10 700 dollars dans vingt-cinq ans. Si elle atteint 7 %, ce même revenu dépasse 27 000 dollars. L’écart entre les deux trajectoires est un facteur 2,5 sur le niveau de vie d’une génération entière.
Pour atteindre ce second scénario, Bessaha ne préconise pas d’investir davantage. Il plaide pour investir mieux, former des ingénieurs et des chercheurs plutôt que de construire des routes supplémentaires, développer des secteurs capables d’exporter autre chose que du gaz, simplifier l’environnement des entreprises privées. Une première phase de redressement des finances publiques serait nécessaire avant d’enclencher cette transformation.
L’analyse a été publiée alors que la volatilité des prix du pétrole, amplifiée par la crise du détroit d’Hormuz depuis fin février 2026, rappelle que les hypothèses budgétaires algériennes restent entièrement dépendantes d’une variable que le pays ne contrôle pas.


