Un mandat clarifié, des taux directeurs, des réserves obligatoires, un cadre juridique calé sur celui des banques centrales modernes. La Banque d’Algérie a reçu, avec la loi monétaire et bancaire de 2023, à peu près tout ce que réclame la théorie économique. Trois ans après, les résultats ne suivent qu’à moitié. Dans une évaluation approfondie des politiques monétaires et de change conduites depuis l’entrée en vigueur du texte, l’économiste Abdelrahmi Bessaha s’attache à comprendre pourquoi, moins à instruire le procès de l’institution qu’à cartographier ce qui, autour d’elle, la déborde.
L’inflation d’abord. Un modèle économétrique bâti pour l’économie algérienne, quatre familles de variables, monétaires, budgétaires, externes, structurelles, dont le poids respectif bouge selon les années. Les leviers classiques, liquidité bancaire, masse monétaire, crédit, jouent un rôle réel. Mais un rôle partiel. L’étude parle d’un «phénomène multidimensionnel», dont une part «échappe largement à l’action des autorités monétaires». Bessaha avait déjà creusé ce sillon en distinguant, produit par produit, ce que la Banque d’Algérie contrôle et ce qui lui échappe, entre inflation sous-jacente et prix des produits frais.
Vient ensuite le budget de l’État, adossé aux exportations d’hydrocarbures, avec une dépense publique qui pèse lourd dans l’activité. Quand les déficits s’installent, la politique monétaire finit par composer avec eux plutôt que de les ignorer. Les économistes appellent cela la dominance budgétaire : l’indépendance juridique de la banque centrale reste intacte sur le papier, mais «les déséquilibres des finances publiques réduisent sa marge de manœuvre». L’épisode du financement monétaire exceptionnel, entre 2017 et 2019, a laissé des traces durables sur la conduite de la politique monétaire, selon Bessaha. Il en a récemment tiré un prolongement chiffré, en documentant le nexus entre les banques publiques et les bons du Trésor : l’épargne bancaire finance surtout l’État, avant de financer le crédit aux entreprises.
Le marché parallèle, symptôme plus que cause
Le dinar, à son tour. L’article 145 de la loi de 2023 impose un taux de change unique. La réalité, elle, en connaît deux. Bessaha refuse d’y voir la cause du désordre monétaire, plutôt sa trace visible : «un symptôme plutôt qu’une cause», écrit-il, la conséquence d’une offre officielle de devises trop étroite pour une demande que le contrôle des changes ne couvre pas. Voyages, études à l’étranger, soins médicaux, transferts familiaux. Des besoins ordinaires, non satisfaits par le marché réglementé, qui se reportent ailleurs et finissent, comme il l’a calculé, par coûter des emplois et des points de PIB à l’économie algérienne.
Reste la profondeur financière, ou plutôt son absence. Beaucoup de cash en circulation, une bancarisation qui progresse lentement, des paiements électroniques encore marginaux : les banques peinent à jouer pleinement leur rôle d’intermédiaire. Résultat, les taux directeurs et les opérations de refinancement produisent des effets qui se diffusent «plus lentement» et de façon «plus incertaine» qu’ailleurs, écrit Bessaha.
Un diagnostic qui déplace le terrain de la réforme
Juger une banque centrale au seul thermomètre de l’inflation, Bessaha s’en écarte. Le mandat de la Banque d’Algérie n’est, selon lui, ni mal écrit ni mal outillé. Ce qui pèse sur les résultats se trouve ailleurs : la qualité des finances publiques, le fonctionnement du marché des changes, la profondeur du système financier, la coordination entre politiques économiques. Des leviers qui, pour l’essentiel, ne sont pas entre les mains de la banque centrale.
La stabilité des prix, écrit-il, «ne peut résulter de la seule action des autorités monétaires». Tant que le déficit budgétaire absorbera l’essentiel de l’épargne bancaire et que le dinar continuera de s’échanger à deux prix, les mouvements de taux décidés rue du Docteur-Saadane resteront un signal parmi d’autres…pas le levier décisif.


