L’inauguration d’une centrale électrique au Niger, une visite officielle du président nigérien Abdurrahmane Tiani à Alger à la tête d’une forte délégation, cinquante milliards de francs CFA, soit environ quatre-vingts à quatre-vingt-dix millions de dollars, promis au Burkina Faso pour moderniser ses infrastructures minières et énergétiques. Depuis le début de l’année, les signaux d’un réagencement discret de la diplomatie algérienne dans son espace sahélien se multiplient, au moment où le Mali s’enfonce dans une fragmentation que Bamako refuse de nommer.
Pour Raouf Farah, chercheur indépendant spécialiste de la géopolitique de l’Afrique du Nord et du Sahel, reçu sur le plateau de Public Privé de Maghreb Émergent par Ihsane El Kadi, le tableau malien est celui d’un État qui a perdu le contrôle de son propre territoire sans vouloir l’admettre. «Plus de trois quarts du pays échappent aujourd’hui au contrôle de l’État, même si ce n’est pas dit officiellement», analyse le chercheur, qui précise que le pouvoir militaire d’Assimi Goïta se retrouve «coincé dans la région de Bamako et du sud-ouest», tandis que des coupures d’électricité de plusieurs heures quotidiennes frappent la capitale.
«Une alliance de circonstance»
L’épisode du mois dernier a cristallisé les inquiétudes. Les rebelles du Front de Libération de l’Azawad (FLA) et les islamistes du groupe actif dans la région ont conjointement attaqué la ville garnison de Kati, aux portes de Bamako. La nouveauté n’était pas l’attaque elle-même — les offensives autour de la capitale sont connues, mais la convergence entre deux forces que tout sépare. Farah tempère pourtant toute lecture d’une alliance durable. «C’est vraiment une alliance de circonstance, une convergence d’intérêts en vue de lutter contre un ennemi commun qui est le pouvoir militaire à Bamako», explique-t-il, soulignant qu’un rapprochement similaire entre Touaregs et AQMI avait déjà prévalu en 2012-2013 avant de se désagréger.
La question d’une gouvernance commune dans le nord, adossée à ce que certains décrivent comme une «charia soft», laisse le chercheur circonspect. Il n’est «pas sûr que le leadership du FLA dans son large spectre» accepte une telle orientation, le mouvement regroupant plusieurs sensibilités dont l’orientation dominante, proche des islamistes, ne correspond pas à toutes ses composantes. Des divergences idéologiques fortes sur la gouvernance de tel ou tel territoire pourraient, selon lui, «tout remettre en question».
Les accusations de Bamako
Bamako a tenté d’attribuer à l’Algérie un rôle de bailleur d’armes du FLA. Farah écarte l’accusation sans ambiguïté : «Je pense que ce n’est pas sérieux de dire que l’Algérie donne des armes au FLA.» Il replace néanmoins Alger dans une géographie de contraintes réelles. L’Algérie est obligée de composer avec l’identité propre de son extrême sud, où les populations partagent des liens de fraternité transfrontaliers avec les communautés du nord malien, historiquement marginalisées depuis 1960, jusqu’à l’accord de paix et de réconciliation. La position algérienne est claire et assumée dans un communiqué officiel : pas de soutien à l’indépendance de l’Azawad, mais une conviction que seule une solution politique impliquant le FLA peut stabiliser le Mali. Assimi Goïta a tenté la voie militaire, via des acteurs issus du nord qu’il a cooptés, puis via Wagner et l’Africa Corps. Aucune de ces tentatives n’a produit de légitimité.
«Une stratégie de double béquille»
Le tournant se situe entre fin 2025 et début 2026. Farah identifie une recomposition de la présence algérienne articulée autour de deux axes simultanés : la Mauritanie d’un côté, avec en arrière-plan la compétition avec le Maroc sur les corridors sahéliens et la route par Zat ; le Niger de l’autre, avec un renforcement de la collaboration économique, politique et culturelle. «Il y a eu une stratégie de double béquille pour essayer d’isoler le Mali et faire en sorte qu’il soit petit à petit isolé dans sa propre confédération», résume-t-il.
Le rapprochement du Niger et du Burkina Faso avec Alger au sein même de l’Alliance des États du Sahel soulève une question politique interne au trio : les deux pays auraient-ils agi sans en informer Bamako ? Farah juge cela improbable, compte tenu de l’ascendant moral qu’exerce Assimi Goïta sur Ibrahim Traoré, qui le considère comme «un vrai modèle». Il voit plutôt dans cette séquence une pression calculée destinée à produire un effet d’entraînement sur la posture malienne, sans humiliation frontale. Les ambassadeurs restent rappelés de part et d’autre. Le gouvernement malien a trop chargé sa rhétorique anti-algérienne, qualifiant publiquement l’imam accueilli par Alger d’«agent», pour se permettre un retournement sans couverture. L’AES elle-même pourrait fournir ce paravent : «Ça peut se faire au nom du trio, une reprise naturelle des relations avec l’Algérie», estime Farah.
Wagner en repli, Ankara en avance
Moscou encaisse ses propres revers sahéliens. Les autorités algériennes considèrent, selon le chercheur, que la Russie «a joué un rôle de trouble-fête dans la région». L’Africa Corps a progressivement recentré ses activités autour de la protection du régime à Bamako, abandonnant l’ambition de contrôle territorial dans le nord. Moscou se projette désormais via d’autres corridors : le maréchal Haftar à l’est libyen, le Tchad, une route Tobrouk ou Bazi qui lui permet de maintenir une présence régionale sans s’exposer directement aux aléas maliens.
Un acteur passe souvent sous les radars : la Turquie. Farah signale la présence du groupe privé Sadat, Sadat International Defense, au Niger et au Burkina Faso, où il assure formations militaires, conseil et logistique. «Les Turcs sont des gens musulmans, non blancs. Le rapport qu’ils ont avec les populations locales sera très différent de celui qu’ont eu les Wagner», observe-t-il. À cette présence s’ajoute une circulation de mercenaires colombiens recrutés via des intermédiaires émiratis, actifs entre le Darfour et le Tchad. Une «mondialisation du mercenariat», selon Farah, susceptible de se diffuser progressivement vers l’ouest.
Paris en spectateur
La France regarde depuis la touche. Farah ne croit pas à un agenda français actif visant la chute de Goïta : «Si Assimi Goïta devait quitter le pouvoir, ce sera toujours des forces militaires ou proches des militaires qui continueront à gouverner le sort du Mali.» Paris a tiré ses propres conclusions, se rapprochant du Kenya et de l’Afrique de l’Est, déplaçant une part de ses activités vers le golfe du Nigeria, là où ses intérêts autour de l’entrée vers la mer Rouge et le détroit d’Ormuz paraissent plus défendables. Un sommet France-Afrique s’est récemment tenu au Kenya, illustrant ce repositionnement.
Quant à un éventuel axe Alger-Paris sur le Sahel, Farah le juge contre-productif pour l’Algérie. «Les populations du Sahel considèrent qu’il y a eu une vraie rupture et qu’il y a un processus révolutionnaire actuellement au Sahel», explique-t-il. S’associer avec Paris dans une nouvelle politique régionale hypothéquerait le capital de confiance qu’Alger reconstruit patiemment. «L’Algérie n’a pas besoin de la France comme tutelle pour avoir un agenda gagnant avec les États du Sahel», tranche-t-il.
Le lancement officiel des travaux du tronçon algérien du gazoduc transsaharien il y a quelques jours a offert une illustration concrète de ce nouveau registre : de l’investissement, des contreparties, du pragmatisme. Farah y voit «une forme de pragmatisme vis-à-vis de l’état de la région» et une réponse aux nouvelles réalités géopolitiques, au moment où le Maroc présente sur le plan communicationnel son initiative d’ouverture vers l’Atlantique en direction des États sahéliens. L’Algérie, rappelle-t-il, dispose des atouts pour proposer un modèle d’alliance différent : Sonatrach, Sonelgaz, un savoir-faire dans les infrastructures minières, et un intérêt objectif à ce que les ressources du continent, cobalt, manganèse, uranium, «bénéficient d’abord aux Africains».


