L’Algérie a-t-elle déjà acté l’arrivée de Bardella à l’Élysée en 2027 ?

Mecipsa Amokrane
5 min de lecture
Jordan Bardella

La principale leçon politique des élections municipales françaises est la désormais porosité largement assumée entre une grande partie de la droite et le parti d’extrême droite, le RN de Le Pen et Bardella. Le front républicain qui a empêché par trois reprises (2002, 2017, 2022) le candidat de l’extrême droite au 2e tour de la présidentielle française d’accéder à l’Élysée ne fonctionnera plus à droite en 2027 et la donne historique va bien changer. Même si ce scénario n’est pas inexorable, il paraît être admis comme une fatalité par Alger qui n’a pas montré d’éléments de stratégie pour le contrarier.

Sans jamais être dans l’ingérence grossière, la manipulation digitale (Russie de Poutine) ou la corruption directe (Libye de Kadhafi), l’Algérie s’est bien sûr toujours intéressée aux issues électorales clés en France et a eu ses préférences. Elle a plutôt privilégié un soft power lié à sa diaspora et à son statut de partenaire économique important de la France. Dans le cas de 2027, le choix paraît évident. Sauf si Alger considère qu’avec la fin de mandat de Macron et le long épisode Retailleau au ministère de l’Intérieur, la différence avec une future gouvernance RN n’est pas tellement importante pour justifier de jouer pour sa défaite au printemps prochain.

Le « scénario Meloni » : une lune de miel pragmatique est-elle possible ?

Le précédent qui peut relativiser le préjudice pour Alger de l’intronisation d’un président issu de l’extrême droite en France au printemps prochain est bien sûr la tournure de la relation Algério-Italienne. Depuis son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni, issue de l’extrême droite, a su construire avec Alger une relation d’une stabilité exemplaire, quasi fondée sur le Plan Mattei et une coopération énergétique accrue. La question est de savoir si ce modèle est transposable à Jordan Bardella.

Pour Alger, un interlocuteur souverainiste, moins enclin aux leçons de morale sur les libertés intérieures et focalisé sur des intérêts transactionnels clairs (gaz contre non-ingérence), pourrait s’avérer moins complexe à gérer que le “en même temps” macronien, avec son lot de surprises diplomatiques et ses circonvolutions politiciennes. Cependant, l’Italie n’a pas le passif colonial de la France, et le RN a fait du traitement sans concession de la relation avec l’Algérie un thème électoral fort, bien que déjà largement concurrencé sur ce terrain par les restrictions de l’ère Retailleau , leader des républicains. Chez le RN, il s’agit d’ un marqueur identitaire non négociable. Pas chez le parti de Meloni.

Le risque d’un “moment Trump” sur l’axe Paris-Alger

À l’inverse, le scénario d’une dégradation brutale ne peut être écarté. L’arrivée du RN à l’Élysée pourrait provoquer un choc systémique que les décideurs à Alger semblent parfois sous-estimer, à l’instar de l’imprévisibilité du retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Si Bardella engageait, dès l’été 2027, une dénonciation unilatérale de l’accord de 1968 ou un alignement total sur les thèses marocaines concernant le Sahara Occidental, la réponse d’Alger serait inévitablement électrique.

Entre un nouveau rappel d’ambassadeur et gel inédit des contrats gaziers, la relation pourrait entrer dans une zone de turbulences d’une autre gravité que la précédente. Ce “saut dans l’inconnu” diplomatique pourrait briser les derniers canaux de coopération sécuritaire en Méditerranée et au Sahel, transformant une méfiance historique en une hostilité ouverte.

Le vote communautaire : le dernier rempart sans architecte ?

Pourtant, malgré les sondages qui installent Bardella en archi-favori, l’issue de 2027 reste suspendue à une variable volatile : la mobilisation. Une nouvelle défaite de l’extrême droite n’est pas à exclure si le réservoir des abstentionnistes bascule. Comme en juin 2024, le « vote communautaire » des Français d’origine maghrébine a démontré sa capacité à faire barrage mécaniquement au RN dans les circonscriptions clés.

Mais Alger peut-elle réellement compter sur ce sursaut sans contribuer politiquement à sa survenance ? En restant dans une posture de neutralité observatrice, le pouvoir algérien prend le pari risqué de ne compter que sur un « instinct de survie » civique de la diaspora en France. Ce rempart pourrait s’avérer trop fragile pour bloquer, cette fois-ci, les portes de l’Élysée à un courant politique clairement révisionniste sur la question mémorielle et ouvertement revenchard.

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