Présenté comme une analyse fondée sur le renseignement en sources ouvertes (OSINT), le document sert de contre-feu, alors que l’image du Maroc est sortie considérablement abîmée de cette crise, même si les responsables européens, pour des raisons politiques, ont davantage attaqué Madrid que Rabat.
Akram Kharief, fondateur du site spécialisé MENADEFENSE, a déconstruit de manière implacable ce document de 70 pages. L’analyste espagnol José María « Chema » Gil Garre affirme avoir identifié, grâce à des analyses de groupes WhatsApp et de réseaux sociaux, un « Actor Operativo N°01 » opérant depuis l’Algérie et susceptible d’avoir coordonné une partie des départs.
Le document, construit autour d’outils de cartographie numérique et d’analyse OSINT (Open Source Intelligence), a été largement repris par plusieurs médias marocains et espagnols. Il constitue l’ébauche d’un récit imputant à l’Algérie le mouvement, aussi épique que dramatique, de Ceuta.
En France aussi, un chroniqueur de CNEWS a vendu l’assertion grossière selon laquelle 60 % de ceux qui se sont dirigés vers Ceuta sont des Algériens. Une affirmation reprise, sans honte et avec l’air de ne pas y toucher, par l’écrivain Tahar Ben Jelloun.
Cette convergence des efforts s’inscrit, selon le journaliste Ignacio Cembrero, dans un article publié le 4 août, dans le cadre de la riposte médiatique de Rabat après la crise de Ceuta. « Rabat a mobilisé ses chroniqueurs en France et en Espagne », écrit-il, citant notamment Chema Gil Garre, dont le rapport a contribué à diffuser l’hypothèse d’une implication algérienne.
Une méthodologie contestable
L’analyse critique d‘Akram Kharief a valeur de contre-expertise. Il démontre que plusieurs éléments centraux de la démonstration de l’analyste espagnol présentent de profondes fragilités méthodologiques.
Il relève notamment que les numéros de téléphone utilisés pour justifier l’attribution à l’Algérie sont intégralement masqués, empêchant toute vérification indépendante. Son analyse pointe également une erreur concernant l’identification des opérateurs de téléphonie mobile algériens. Le rapport associe un numéro commençant par « 06 » à l’opérateur Djezzy, alors que cette série correspond à Mobilis. Il souligne, par ailleurs, qu’un indicatif téléphonique ne permet pas, à lui seul, d’établir la nationalité ou l’appartenance institutionnelle d’un utilisateur.
La contre-expertise de Kharief montre également que les groupes WhatsApp présentés comme centraux dans la démonstration ne représentent qu’une part infime de l’écosystème numérique analysé, alors que les principaux canaux de diffusion se situent sur d’autres plateformes disposant d’audiences nettement supérieures. Enfin, Akram Kharief relève plusieurs incohérences chronologiques ainsi que l’absence d’un examen approfondi de l’hypothèse des réseaux de passeurs, pourtant évoquée dans le rapport.
Un auteur au parcours controversé
Au-delà du contenu du rapport, le profil de son auteur fait également l’objet d’une attention particulière. Personnage régulier des plateaux de télévision espagnols en sa qualité de co-directeur de l’International Security Observatory (ISO), José María « Chema » Gil Garre intervient régulièrement dans les médias sur les questions de terrorisme et de sécurité, tout en suscitant un profond scepticisme chez les journalistes d’investigation spécialisés dans le Maghreb.
Dans son article, Ignacio Cembrero rappelle que Gil Garre « a été pendant des années le représentant du Maroc auprès de l’ONU », en s’appuyant sur des documents confidentiels rendus publics en 2014, qui le présentent comme lié à la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le renseignement extérieur marocain.
Le passif révélé par les fuites « Chris Coleman »
La crédibilité de Gil Garre a été fondamentalement entamée dès 2014, lors des révélations du hacker « Chris Coleman ». Les milliers de documents confidentiels divulgués depuis les serveurs de la DGED (le renseignement extérieur marocain) et du ministère marocain des Affaires étrangères ont mis au jour un vaste réseau d’influence en Europe.
Dans ces archives diplomatiques, le nom de Chema Gil Garre apparaît explicitement. Les notes de la DGED le répertorient parmi un groupe de « pétitionnaires » espagnols mobilisés et pris en charge logistiquement pour porter la parole de Rabat devant les comités des Nations unies et défendre la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Cette proximité historique avec l’appareil sécuritaire marocain éclaire la nature réelle de ses travaux récents. Qu’il s’agisse de rédiger des rapports sur la radicalisation ou d’analyser les flux migratoires, Chema Gil Garre applique une méthodologie récurrente : habiller des objectifs politiques sous le vernis de l’expertise académique et de la recherche technique en sources ouvertes.
En transformant deux boucles WhatsApp marginales en une « opération de guerre hybride algérienne », l’étude sur Ceuta s’inscrit en droite ligne dans ce parcours : fournir à la diplomatie marocaine et à ses relais médiatiques une narration alternative prête à l’emploi, permettant de dédouaner le Maroc et de pointer l’autre voisin du sud de l’Espagne.


