Le nissab du zakat, baromètre involontaire d’une classe moyenne qui recule

Fixe à travers les âges, le seuil de la zakat se heurte aujourd'hui à la violence de l'inflation. En Algérie, la règle théologique ne bouge pas, mais le décor s'effondre : la classe moyenne découvre qu'il faut désormais aligner toujours plus de millions pour espérer rester « riche » et éviter le déclassement.

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Il y a trois ans encore, mettre de côté l’équivalent d’un an et demi de salaire suffisait à devenir redevable du zakat. Aujourd’hui, il en faut près de quatre. Entre les deux, rien n’a changé dans la vie de ce cadre payé 50 000 dinars par mois, sinon que le seuil au-dessus duquel l’islam le considère comme un épargnant redevable de la zakat s’est éloigné de lui, année après année, sans qu’il ait rien fait pour mériter ce déclassement.

Jeudi soir, le ministère des Affaires religieuses et des Wakfs a publié son communiqué annuel le plus attendu par les épargnants algériens. Le nissab de la zakat, ce seuil de richesse à partir duquel l’aumône légale devient obligatoire, vient d’être fixé à 2 295 000 dinars pour l’année hégirienne 1448. Trois ans plus tôt, pour 1444, il s’établissait à 892 500 dinars. Le seuil a donc été multiplié par 2,57 en trois ans. Aucune loi de finances n’a voté cette hausse. Elle découle d’un calcul mécanique, et c’est précisément ce qui la rend embarrassante.

Une formule indexée sur l’or, pas sur le dinar

Le ministère applique chaque année la même formule, rappelée dans son communiqué : 85 grammes d’or, au prix du gramme 18 carats fixé par l’Agence nationale de transformation et de distribution de l’or et métaux précieux. Pour 1444, l’Agenor retenait 10 500 dinars le gramme. Pour 1448, le gramme atteint 27 000 dinars. Le ministère se contente de traduire ce prix en monnaie locale.

Cette référence aux 85 grammes d’or n’a rien d’arbitraire. Elle cible historiquement l’épargne dormante plutôt que les biens de consommation courante, dans une logique que l’on pourrait presque qualifier de libérale avant l’heure, où l’argent thésaurisé doit circuler et non s’immobiliser. La maison qu’on habite, la voiture qu’on utilise au quotidien, échappent à l’assiette. Seule l’épargne, conservée au-delà d’une année lunaire pleine et au-delà du seuil, y est soumise, à hauteur de 2,5 %.

Le zakat el-mal n’est pas un impôt sur le revenu. C’est un prélèvement sur la fortune accumulée, sur ce qui reste une fois les dépenses courantes couvertes. Un salarié qui dépense l’intégralité de son traitement n’est jamais concerné, quel que soit son niveau de vie. Seul l’est celui qui parvient à épargner, et à maintenir cette épargne au-dessus du seuil sur la durée. C’est précisément cette catégorie que la paupérisation a vidée en trois ans.

L’once d’or a suivi sa trajectoire mondiale, tirée depuis 2022 par les achats massifs des banques centrales et les tensions géopolitiques. Les salaires algériens, eux, n’ont aucun lien avec ce cours. Le Conseil des ministres a porté le SNMG à 24 000 dinars à compter de janvier 2026, une hausse de 20 %, la première depuis cinq ans. Sur la même période, le nissab a progressé de 157 %. Cette érosion ne doit rien à un krach ou à un choc soudain. Elle s’est installée progressivement, communiqué après communiqué, pendant que les salaires avançaient à un tout autre rythme.

Le seuil, faute de mieux

Il n’existe pas, en Algérie, de statistique officielle sur la part de la population située sous le seuil du nissab. Le ministère des Affaires religieuses se borne à publier un chiffre chaque année, sans commentaire sociologique. Il était de 731 000 dinars en 2021, puis 816 000, 892 500, 1 105 000 et 1 615 000. Pour 1448, il atteint 2 295 000 dinars, après un bond de 42 % sur le seul dernier exercice.

La classe moyenne n’a pas disparu des statistiques du jour au lendemain. Elle s’est retrouvée, année après année, du mauvais côté d’un seuil qu’elle ne fixe pas, et qu’elle ne maîtrise pas davantage.

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