L’Afrique se trouve à un tournant décisif de son histoire économique. Alors que la révolution de l’Intelligence Artificielle (IA) redessine les chaînes de valeur mondiales, le continent est confronté à un paradoxe structurel majeur : comment embrasser la transition numérique alors que les infrastructures de base font encore défaut ?
Lors d’une interview exclusive accordée à Maghreb Émergent, le directeur “Technology & Connectivity” de la Commission Économique pour l’Afrique (CEA) a livré une analyse pointue des défis et des stratégies que les États africains doivent adopter pour ne pas rater le coche de cette nouvelle ère technologique.
La jeunesse, un dividende démographique face au défi des compétences
Pour la CEA, la démographie du continent est son atout principal. « La jeunesse de la population africaine est un avantage pour le continent, car les jeunes s’adaptent plus rapidement à la technologie que les personnes plus âgées », souligne le responsable de la CEA.
Toutefois, ce potentiel se heurte à des failles systémiques. L’expert alerte sur une « inadéquation entre la technologie développée dans le monde et les compétences dont nous disposons sur le continent ». Pour capter la valeur ajoutée de l’IA, les gouvernements doivent impérativement réformer leurs systèmes éducatifs et, surtout, mettre en place des mécanismes de financement.
De nombreux jeunes porteurs d’idées innovantes manquent cruellement de capitaux pour commercialiser leurs projets, une lacune qui bride la compétitivité africaine.
Un impact macroéconomique en deçà du potentiel mondial
Sur le plan macroéconomique, les projections dévoilées lors de cette interview sont mitigées. Il est estimé que d’ici 2030, « l’IA contribuera à hauteur de 1,2 milliard [de dollars] au PIB africain ». Bien que ce chiffre semble significatif, il ne représente qu’environ 5 % du PIB continental, très loin des performances attendues en Asie, où l’IA devrait injecter 7,2 milliards au PIB (soit 10 à 15 %), ou encore en Europe avec 3,2 milliards.
Ce retard s’explique en partie par une fracture numérique persistante : « moins de 40 % des Africains ont accès à internet », un chiffre qui chute encore drastiquement dans les zones rurales.
Secteur formel, informel et restructuration du marché du travail
L’une des grandes inquiétudes soulevées par l’intelligence artificielle reste son impact sur l’emploi. Le représentant de la CEA précise que « les emplois de cols blancs, les emplois du savoir […] sont plus menacés que le travail manuel de bas niveau » en raison de l’automatisation permise par l’IA générative. Cependant, les travailleurs qualifiés capables d’utiliser l’IA verront leur productivité décuplée.
Dans le secteur informel, qui domine largement les économies africaines, l’équation est plus complexe. Contrairement aux idées reçues, certaines études préliminaires montrent que « l’IA n’améliore ni n’augmente nécessairement l’emploi informel ; au contraire, nous avons vu des preuves que certains de ces emplois ont en fait diminué ».
Malgré ces risques, l’IA agit comme un puissant levier d’optimisation. Dans la finance, elle permet « d’améliorer la transparence [et] de réduire la fraude », une avancée critique pour un continent cherchant à « consolider les ressources intérieures » et à réduire le fardeau de sa dette via les Fintechs. Dans l’agriculture, qui fait vivre une majorité de la population, l’IA introduit « l’agriculture de précision » capable d’augmenter significativement les rendements.
Le nœud gordien : l’énergie au cœur de la souveraineté numérique
Le point d’orgue de l’interview exclusive accordée à Maghreb Émergent réside dans le lien indissociable entre l’essor du numérique et la production d’électricité. L’IA est extrêmement énergivore. L’expert rappelle qu’un seul grand centre de données (data center) peut nécessiter jusqu’à 100 mégawatts, ce qui « équivaut à la quantité d’électricité dont ont besoin 100 000 foyers ». Un véritable défi de politique publique dans un continent où « 600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité ».
Face à ce dilemme d’allocation des ressources, la CEA rejette l’idée d’un choix binaire. « L’approche que nous promouvons à la CEA est le développement conjoint de l’énergie et de la technologie numérique », explique le directeur.
Économiquement, cette approche lève le principal obstacle à l’investissement privé dans l’énergie : l’absence d’acheteurs garantis. « Si le secteur privé investit dans la production d’électricité, il veut s’assurer que quelqu’un peut acheter cette électricité », détaille-t-il. En couplant les projets, les data centers deviennent ces acheteurs garantis. « C’est une situation gagnant-gagnant […] Nous pensons que c’est une opportunité de résoudre deux problèmes en même temps. ».
En définitive, l’enjeu dépasse le simple développement économique ; il s’agit de géopolitique et de « souveraineté des données ». Sans infrastructures énergétiques locales suffisantes, l’Afrique sera condamnée à « dépendre de centres de données situés hors du continent pour stocker, traiter et transmettre ses données », perdant ainsi le contrôle de son or gris. Pour la CEA, le message est sans appel : pour réussir sa transition numérique et écologique, l’Afrique doit avant tout consolider sa fondation énergétique.


