Organisé par la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), le Forum africain sur l’impact des politiques publiques (ADIF), réuni à Addis-Abeba, a ramené à la surface un constat que les économistes du continent ressassent depuis des années : l’Afrique ne manque pas de plans ni de projets pilotes.
Ce qui lui fait défaut, c’est la capacité à les appliquer à grande échelle. Toile de fond de ces échanges : comment générer suffisamment d’emplois pour absorber une population jeune qui grossit plus vite que les économies ne s’y adaptent.
Une démographie qui n’attend pas
Les chiffres sont connus, mais leur brutalité mérite d’être rappelée. Plus de 60 % de la population africaine a moins de 25 ans. D’ici 2035, le continent abritera la main-d’œuvre la plus nombreuse du monde. Or les économies locales peinent à absorber les 15 millions de jeunes qui entrent chaque année sur le marché du travail. En 2023, 53 millions d’entre eux étaient sans emploi ni formation.
Cette pression s’exerce dans un environnement peu porteur : l’aide publique au développement se contracte, et les charges de la dette rogent les marges budgétaires. Claver Gatete, Secrétaire exécutif de la CEA, a cité un exemple qui dit beaucoup du déséquilibre : après la pandémie, le FMI a débloqué 650 milliards de dollars de liquidités mondiales. L’ensemble du continent africain en a obtenu 34 milliards, soit la quote-part d’un seul pays européen comme l’Allemagne.
Rapatrier les capitaux africains
Face à cette dépendance, la mobilisation des ressources intérieures s’impose. Le taux de mobilisation fiscale du continent stagne autour de 16 %, l’un des plus bas au monde. Gatete défend le déploiement de la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFD), portée par la Banque africaine de développement.
Le paradoxe qu’il soulève est concret : l’Afrique dispose de réserves de change et de fonds de pension en croissance, mais ces capitaux sont massivement placés hors du continent. La proposition consiste à les réorienter vers des institutions multilatérales africaines notées AAA, pour abaisser la perception du risque, réduire le coût du crédit et mobiliser jusqu’à quatre fois plus de financements privés. Gatete cite aussi les obligations vertes et bleues comme leviers pour capter des capitaux climatiques.
Des start-ups aux entreprises capables de changer d’échelle
L’accès au capital ne suffit pas si les entreprises bénéficiaires restent dans une logique de survie. Le Forum a entériné un diagnostic partagé : l’Afrique a besoin de « scale-ups », pas seulement de start-ups. Des entreprises capables de grandir, d’intégrer l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques, et de créer des emplois en volume.
Cela suppose l’industrialisation. Tant que le continent exporte des matières premières brutes, minerais, produits agricoles, principes actifs pharmaceutiques, la valeur ajoutée reste ailleurs. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est présentée comme le principal levier pour rompre ce schéma. Avec 1,5 milliard de consommateurs potentiels et un PIB agrégé dépassant 3 400 milliards de dollars, elle pourrait stimuler le commerce intra-africain de 45 % d’ici 2045, selon les projections disponibles.
Des modèles existent, mais ils restent nationaux
Le forum a cité plusieurs réussites : l’industrie automobile au Maroc, l’économie numérique au Kenya, les parcs agro-industriels en Éthiopie. Le problème n’est plus de les recenser. C’est de les reproduire au-delà des frontières qui les ont produits. Cela suppose des partenariats public-privé solides et, surtout, des mécanismes de contrôle capables de mesurer ce qui fonctionne réellement, pas à travers la densité des rapports institutionnels, mais à travers les emplois créés et les chaînes de valeur effectivement montées.
De notre envoyé spécial à Addis-Abeba



