Chaque mois, l’Office national des statistiques publie ses chiffres. L’inflation ralentit, dit l’indice. Les prix alimentaires se stabilisent, précise le communiqué. Et pourtant, au marché de Bab El Oued ou dans les épiceries de Sétif, les ménages ne reconnaissent pas ces chiffres dans leur caddie.
C’est ce décalage qu’Abdelrahmi Bessaha, expert international en macroéconomie, a choisi d’attaquer de front dans une étude en deux parties publiée cette semaine. Pour lui, défendre le dinar ne combat pas l’inflation, il en masque une partie des effets visibles, tout en aggravant les déséquilibres qui l’alimentent.
«Le taux de change n’est qu’un canal parmi d’autres»
Le raisonnement officiel part d’un fait réel. L’Algérie importe massivement, près de 17 % de son PIB en biens étrangers selon les données de la Banque d’Algérie. Lorsque le dinar perd de la valeur, tout ce qui entre par les ports devient plus cher en monnaie locale. Un dinar soutenu limite donc mécaniquement la facture des importations. Ce mécanisme existe. Bessaha ne le nie pas. Il estime simplement qu’on lui demande de faire un travail qu’il ne peut pas faire seul.
Car les prix en Algérie augmentent aussi pour d’autres raisons. Les déficits budgétaires se creusent : 9,3 % du PIB en 2024 selon la Direction générale du Trésor français, un niveau que peu d’économies comparables tolèrent sans pression inflationniste. La masse monétaire progresse. La circulation fiduciaire, c’est-à-dire l’argent qui tourne hors des banques, a augmenté de 10,8 % en 2024 et dépasse aujourd’hui 8 000 milliards de dinars. Les circuits de distribution restent défaillants sur de nombreux marchés agricoles. L’économie informelle pèse environ 30 % du PIB. Dans ce contexte, «le taux de change constitue un canal de transmission parmi d’autres, et non la cause fondamentale de l’inflation», écrit Bessaha.
Son modèle économétrique, qui couvre la période 2001-2024, le confirme. Ce sont les déficits budgétaires et l’expansion monétaire qui ressortent comme les déterminants les plus robustes de la hausse des prix. Le taux de change joue un rôle, mais «sa contribution apparaît inférieure à celle des facteurs budgétaires et monétaires».
L’angle mort du square
Il y a un chiffre que le débat officiel évite soigneusement. Au square d’Alger, l’euro s’échange autour de 280 dinars. Au guichet officiel, il vaut 151 dinars. La prime du marché parallèle dépasse donc 85 %. C’est, selon Bessaha lui-même dans un entretien à Maghreb Émergent, un niveau «comparable aux crises égyptienne, nigériane ou libanaise».
Or c’est ce taux-là, pas le taux officiel, que regardent les importateurs pour fixer leurs prix. C’est lui qui «structure la plupart des décisions économiques» des ménages et des entreprises, dit l’économiste. Le taux officiel artificiellement bas «pour contenir l’inflation importée est neutralisé» dès lors que le marché parallèle sert de référence réelle. Bessaha estime que cette distorsion ajoute entre 4,5 et 6,3 points au niveau d’inflation observé sur 2024-2025, et ampute le pouvoir d’achat du salarié moyen de «5 à 6 % sur les produits importés».
Défendre le dinar officiel ne protège donc pas le consommateur qui achète au prix du square. Il protège une statistique.
Ce que l’indice ne mesure pas
L’inflation officielle, calculée par l’ONS à partir d’un panier de 261 articles, souffre d’un autre problème. Les pondérations utilisées remontent à une enquête du début des années 2000. Les habitudes de consommation ont changé. Et surtout, l’alimentation représente encore 43 % de l’indice, un poids deux à quatre fois supérieur à celui observé dans les économies avancées. Quand les légumes flambent à cause d’une sécheresse, l’inflation bondit. Quand ils reviennent à la normale, elle reflue. Ces va-et-vient masquent la tendance de fond.
Bessaha pointe également ce que l’indice ne capture pas du tout. Un salarié à 50 000 dinars par mois, soit 600 000 dinars par an, fait face à un véhicule de gamme moyenne à 5 millions de dinars et à un petit appartement urbain qui dépasse les 10 millions. Huit ans de salaire brut pour une voiture. Dix-sept pour un logement, dans l’hypothèse où l’on ne mangerait pas. «L’inflation officielle peut s’améliorer», note l’économiste, «sans que le coût réel de la vie s’améliore pour autant.»
Le paradoxe du dinar fort
La politique de change a un coût que ses défenseurs omettent généralement de comptabiliser. Un dinar surévalué rend les exportations algériennes hors hydrocarbures moins compétitives, décourage la production locale qui peine à rivaliser avec des importations artificiellement bon marché, et pèse sur les finances publiques en réduisant certaines recettes fiscales liées aux douanes. Le double taux de change aurait ainsi coûté à l’économie l’équivalent de 2,4 points de PIB sur 2024-2025, selon les calculs de Bessaha, avec 120 000 emplois détruits et 8,6 milliards de dollars de réserves de change érodés.
Une politique conçue pour contenir l’inflation peut donc, simultanément, alimenter les déséquilibres qui la produisent. C’est le paradoxe que Bessaha documente sur vingt ans de données.
La deuxième partie de l’étude, à paraître prochainement, doit présenter la stratégie alternative que l’économiste propose, articulée autour d’un réalignement progressif du taux de change, d’une consolidation budgétaire et d’un développement de l’offre productive nationale. Le tout sans dévaluation brutale, insiste-t-il.


