L’Algérie aborde l’Aïd el-Adha 2026 avec deux nouveautés. Le décret présidentiel 26-01, paru au Journal officiel en janvier, a porté le salaire national minimum garanti à 24 000 dinars après cinq ans d’immobilité. Et pour la deuxième année consécutive, l’État reconduit l’importation d’un million de moutons destinés au sacrifice, comme l’a confirmé Sifi Ghrieb à la sortie du Conseil des ministres. Deux mesures qui interviennent dans un contexte où, depuis 2021, le prix d’un mouton moyen a fini par représenter sur les marchés à bestiaux l’équivalent de plusieurs mois de revenu minimum. Le mouton de l’Aïd s’est installé, sans tapage, parmi les indicateurs les plus parlants du pouvoir d’achat algérien.
Un décrochage qui prolonge une trajectoire
L’année 2023 a marqué le décrochage le plus notable. Sur les marchés à bestiaux d’Aïn Defla, de Djelfa ou de M’Sila, un mouton moyen s’est négocié autour de 100 000 dinars, avec des pointes à 120 000 dans les wilayas les plus tendues. Rapporté au SNMG fixé en avril 2021 par le décret 21-137 à 20 000 dinars, le ratio s’établit à cinq mois de salaire minimum pour une bête moyenne, jusqu’à six pour les plus gros sujets. Ce niveau ne surprend pas, il prolonge une trajectoire commencée bien avant. En 2021, un bélier moyen valait déjà trois SMIG et demi. L’année suivante, la fourchette s’est tendue, sans rupture nette.
L’année où le sujet est revenu par le haut
Il a fallu une sortie d’Abdelmadjid Tebboune pour que le sujet remonte. Au printemps 2024, lors d’une rencontre avec la presse, le chef de l’État s’indigne publiquement qu’un mouton se vende 170 000 dinars sur certains marchés à bestiaux, qualifiant la situation d’« inacceptable dans un pays d’élevage ovin ». La phrase circule, alimente les rédactions qui évoquent dans la foulée une éventuelle importation de moutons roumains pour l’Aïd. L’Algérienne des viandes rouges (Alviar) dément, par deux fois en quinze jours.
Le ministre de l’Agriculture Youcef Cherfa enterre l’hypothèse en juin depuis Bouira, en marge de la campagne moisson-battage, en assurant que la production locale couvrira les besoins. L’Aïd 2024 se déroule sans navire étranger. Alviar écoule ses propres agneaux à 59 000, 79 000 et 90 000 dinars selon le poids, depuis son dépôt de Birtouta. Le marché libre, lui, reste cramponné à sa fourchette habituelle, entre 60 000 et 110 000 dinars. Beaucoup de familles s’abstiennent. « De nombreuses familles algériennes ne font pas le sacrifice à cause de la hausse des prix élevés du mouton. C’est une réalité. », avait alors admis Mustapha Zebdi, président de l’Association de protection et d’orientation du consommateur.
Quand le sacrifice devient un service public
Six mois après ce constat, l’État change de pied. Au début du printemps 2025, le Conseil des ministres ordonne l’importation d’un million de moutons, exonérée de droits et taxes, et fixe quelques semaines plus tard le prix de vente unique à 40 000 dinars la tête, indépendamment du poids et de la taille. Le tarif équivaut alors à deux mois de salaire minimum. Le mouton local, estimé à 85 000 dinars selon les relevés effectués par Maghreb Émergent sur les marchés à bestiaux, en pèse plus de quatre. L’écart est massif, mais il ne doit rien à la mécanique du commerce. Il doit tout à une décision politique d’amortissement, qui assume une perte fiscale pour préserver une norme sociale. Le sacrifice, dans la logique tacite du dispositif, n’est plus une affaire privée. C’est devenu un service public.
Encore fallait-il être en mesure de tenir l’objectif. Or sur le million de têtes annoncées, près de 500 000 ovins seulement ont effectivement été importés, principalement depuis la Roumanie et plus marginalement depuis l’Espagne. La logistique maritime n’a pas suivi, les contrôles vétérinaires ont été dépassés, la distribution sur le territoire a connu des ratés. La moitié du dispositif est restée à quai, et cette moitié manquante a été récupérée par les éleveurs privés, qui ont calé leurs propres tarifs sur la rente induite par la pénurie. L’amortisseur a fonctionné pour ceux qui ont eu accès au quota. Les autres ont retrouvé le marché libre, et ses prix d’avant.
Un opérateur public disqualifié sur son propre marché
La fragilité du dispositif tient à un déséquilibre structurel beaucoup plus ancien. Selon le rapport de la Cour des comptes pour l’exercice 2023, le chiffre d’affaires global de la filière viandes rouges algérienne, ovins compris, dépasse les 700 milliards de dinars. Sur ce marché, Alviar dispose d’une capacité d’élevage annuelle théorique de 300 000 têtes ovines. Mais le rapport souligne que son cheptel détenu n’a pratiquement jamais excédé 20 000 têtes par an sur la décennie 2010-2021. Un quinzième de sa propre capacité.
À cette sous-utilisation s’ajoute une distorsion fiscale qui handicape mécaniquement l’opérateur public face aux éleveurs détenteurs de la carte de fellah, exonérés d’impôt et de cotisation sociale, et dont l’offre se trouve majorée de dix à seize pour cent par rapport au prix de revient d’Alviar. Un acteur public disqualifié sur son propre marché par les règles fiscales que son ministère de tutelle a laissé prospérer. C’est cette équation qui a contraint l’État à passer par le levier de l’importation, faute de pouvoir agir sur l’offre nationale.
Une hausse du salaire qui déplace le décalage sans l’effacer
La revalorisation du SNMG à 24 000 dinars, intervenue cinq ans après la précédente, ne corrige qu’une partie de l’asymétrie. La hausse est nominalement la plus importante depuis longtemps, mais la base de comparaison reste basse. Le salaire plancher franchit à peine la barre symbolique des cent euros au change parallèle, et l’inflation officielle, donnée à 1,2 % par l’Office national des statistiques en février 2026, dissimule une dynamique beaucoup plus tendue sur les produits frais et l’alimentation animale, qui sont précisément les postes pesant sur le coût d’élevage du mouton.
Dans les wilayas steppiques de Djelfa, Tiaret, El Bayadh ou Naâma, les prix relevés sur les marchés à bestiaux du mois dernier oscillent entre 80 000 et 150 000 dinars, les plus gros béliers approchant les 200 000. Au nouveau SMIG, on retombe sur trois à huit mois de salaire pour une seule bête. La hausse du revenu plancher n’a pas effacé le décalage, elle l’a légèrement déplacé.
Un million de têtes pour préserver une norme sociale
L’objectif du dispositif 2026, plafonné à 50 000 dinars la tête importée et étendu à cinq pays fournisseurs, n’est pas tant économique que politique. Il vise à éviter qu’un ménage à revenu modeste ne sorte du périmètre du sacrifice. À ce jour, à dix jours de l’Aïd, le ministère de l’Agriculture annonce que la cadence des arrivages permet d’envisager d’atteindre l’objectif du million de têtes, ce qui constituerait, si la promesse tient, la première fois que l’État algérien remplit son propre contrat sur ce dossier.


