Le ministre de l’Industrie, Yahia Bachir, s’est arrêté cette semaine sur le site d’Oued Hamimime, dans la commune d’El-Khroub, à une quinzaine de kilomètres de Constantine. Dernière étape d’une tournée dans la wilaya, la visite à l’Entreprise des tracteurs agricoles (ETRAG) avait quelque chose de familier : depuis cinquante ans, les officiels défilent dans ces ateliers pour annoncer des redressements qui se succèdent sans jamais se conclure.
Cinq décennies de production, une décennie de crise
Le tracteur Cirta est fabriqué à Constantine depuis 1971, d’abord par la Sonacome devenue SNVI, puis par l’ETRAG. Plus de 600 000 exemplaires ont été produits, et l’engin a même été exporté. Une partie de cette production fut acheminée vers l’Irak sous la présidence de Saddam Hussein, avant que la guerre du Golfe ne ferme ce débouché. Le complexe, achevé en 1972 avec le concours du constructeur allemand DIAG, était à l’époque l’une des plus grandes usines de tracteurs et de moteurs du continent africain.
La trajectoire descendante s’amorce bien avant les crises récentes. En 2018, le Quotidien d’Oran signalait un stock de 3 200 tracteurs invendus datant de trois ans, imputable à la réduction du soutien financier de l’État, ramené de 30 à 10 % pour un tracteur vendu alors à 3,1 millions de dinars. Depuis 2019, le groupe est à l’arrêt et ne produit aucun engin. Le wali de Constantine, Abdelkhalek Sayouda, a rappelé publiquement lors d’une session de l’APW que l’ETRAG produisait naguère 5 000 tracteurs par an et n’en assemble plus que 300.
Le dossier Massey Ferguson, ou la décennie perdue
La période la plus controversée commence en 2012. L’ETRAG et l’entreprise de distribution PMAT s’associent alors au groupe américain AGCO Massey Ferguson pour créer une joint-venture baptisée Algerian Tractors Company (ATC), avec une répartition du capital de 36 % pour l’ETRAG, 15 % pour PMAT et 41 % pour Massey Ferguson.
Le bilan de ce partenariat est contesté. Des sources proches de l’entreprise ont affirmé que le géant américain avait conditionné son entrée à la disparition progressive de la marque Cirta du marché national, avec un horizon fixé à 2017. Des sources internes à l’ETRAG ont dénoncé l’absence totale de transfert de technologie, un taux d’intégration ramené à zéro selon leurs propres termes, et des rapports fallacieux transmis à la tutelle pour dissimuler la situation réelle. En 2017, le taux d’intégration des composants Massey Ferguson produits localement était officiellement affiché à 32 %, moteur compris, fourni par l’Entreprise Moteurs (EMO), filiale du même complexe industriel.
En 2023, l’entreprise a en outre été privée d’autorisation d’importation de certains composants, une décision administrative qui a paralysé davantage son activité. La même année, des centaines de travailleurs ont cessé le travail après plusieurs mois sans salaire complet.
Le taux d’intégration, variable selon les époques
Lors de la visite ministérielle, les responsables de l’ETRAG ont présenté une capacité de production de 2 000 tracteurs Cirta par an et un taux d’intégration annoncé à 80 %. Ce chiffre mérite d’être situé dans son contexte. Le tracteur Cirta original, fabriqué sous licence Deutz, affichait un taux d’intégration proche de 100 %, avec une fonderie à Constantine capable de produire l’ensemble des pièces en acier et en aluminium. Le taux revendiqué aujourd’hui représenterait donc un niveau intermédiaire entre le Cirta historique et les standards très bas du partenariat Massey Ferguson.
En 2017, le directeur de production d’ATC déclarait tabler sur une montée en charge jusqu’à 10 000 unités annuelles grâce à l’acquisition d’une nouvelle chaîne de montage. L’objectif ne fut jamais atteint. La capacité actuelle annoncée de 2 000 unités reste en deçà des 3 500 tracteurs que le site produisait encore au milieu de la décennie précédente, et loin des 22 000 unités que l’outil industriel national peut théoriquement assembler chaque année, selon les données récentes du ministère de l’Industrie.
La concurrence s’installe
Le retour du Cirta sur le marché s’effectue dans un environnement profondément modifié. Pendant les années de crise de l’ETRAG, l’Algérie a importé quelque 40 000 tracteurs de plus de 34 marques, principalement en provenance de Chine, d’Inde et du Pakistan, des engins dont la durée de vie s’avère parfois très courte. Le wali Sayouda a noté que les agriculteurs avaient finalement boudé ces importations, faute de pièces détachées disponibles, et que la demande pour le Cirta demeure forte, notamment pour le développement de l’agriculture saharienne.
Mais un concurrent national s’est établi sur ce segment. L’entreprise privée Sonalika-Famag, implantée à Sidi-Bel-Abbès, a relancé ses activités en 2025 avec une capacité annoncée de 3 000 engins par an, produisant quatre modèles intégrant des technologies avancées et préparant le lancement d’un cinquième. Les travailleurs de l’ETRAG avaient eux-mêmes averti, lors d’une marche de protestation en 2019, que l’entreprise risquait de fermer si la mévente des produits se poursuivait à cette cadence.
Le ministre a conclu la visite en insistant sur la nécessité de moderniser les process, d’équilibrer production et commercialisation, et d’intensifier les efforts de gestion. Dans une filière où la production nationale dépasse désormais les besoins intérieurs et où les projets de substitution aux importations se multiplient, l’ETRAG ne peut plus compter sur une rente de position. Le wali Sayouda, qui avait porté le dossier devant le Premier ministre en 2023, avait alors jugé inadmissible de demander à une entreprise inaugurée en 1973 de repartir à zéro. Deux ans plus tard, la question reste entière.


