Libye : quels marchés pour les entreprises maghrébines au-delà des hydrocarbures ?

De l'eau et des infrastructures à l'agroalimentaire, la pharmacie, la logistique et le numérique, les besoins libyens ouvrent plusieurs débouchés potentiels aux entreprises maghrébines, malgré les risques institutionnels et sécuritaires.

Mecipsa Amokrane
11 min de lecture
Libye : quels marchés pour les entreprises maghrébines au-delà des hydrocarbures ?

La mission économique multisectorielle marocaine qui se tiendra à Tripoli du 25 au 29 octobre 2026 remet en lumière une question qui dépasse les relations entre Rabat et Tripoli : quels marchés la Libye peut-elle offrir aux entreprises maghrébines en dehors des hydrocarbures ?

Organisée par la Confédération marocaine des exportateurs (ASMEX), en partenariat avec l’Union des industries libyennes et la Banque maghrébine d’investissement et de commerce extérieur (BMICE), la mission prévoit des rencontres B2B et cible notamment l’industrie manufacturière, les équipements industriels, les matières premières, le transport et la logistique, les solutions numériques, le tourisme, la formation et les services. Cette démarche intervient dans une économie où les hydrocarbures restent dominants, mais où les besoins en infrastructures, services essentiels, biens d’équipement et produits de consommation créent un marché important pour les fournisseurs étrangers.

Reconstruction : des besoins qui dépassent les routes et le bâtiment

La reconstruction constitue le premier grand débouché potentiel. La Banque africaine de développement (BAD), dans sa stratégie pour la Libye 2025-2028, identifie notamment l’eau, l’agriculture et les systèmes alimentaires, les transports, les énergies renouvelables et le développement des chaînes de valeur non pétrolières comme des secteurs prioritaires.

Les besoins sont déjà visibles dans les programmes publics libyens. À Tripoli, des projets routiers et d’infrastructures sont actuellement en cours d’exécution, tandis que le programme national de logement et de développement immobilier prévoit un plan stratégique pour la période 2026-2030. Des projets portent également sur les réseaux d’eau, l’assainissement et les infrastructures urbaines. Pour les entreprises maghrébines, cela ouvre un éventail allant au-delà de la construction proprement dite : matériaux de construction, équipements électriques, pompes, réseaux hydrauliques, ingénierie, architecture, études techniques, équipements urbains, maintenance et gestion de projets peuvent être concernés.

La BAD souligne également que plus de 85 % des besoins intérieurs libyens, allant des machines et équipements aux matières premières et aux biens intermédiaires, sont couverts par les importations.

Eau, assainissement et électricité : un marché de services autant que d’équipements

Le secteur de l’eau constitue un autre marché important. La BAD prévoit notamment un soutien à la reconstruction et à la modernisation des infrastructures d’eau et d’assainissement afin de répondre aux besoins des populations, de l’agriculture et de l’industrie. La situation des réseaux électriques et hydrauliques demeure toutefois un facteur de vulnérabilité. La Banque mondiale relève des insuffisances persistantes des services publics, notamment en matière d’eau et d’électricité, ainsi que des disparités régionales et des infrastructures vieillissantes.

Les opportunités potentielles concernent donc aussi bien la fourniture d’équipements que les études, l’installation, la maintenance, l’efficacité énergétique, le traitement des eaux usées et les solutions de gestion des réseaux.

Pour les entreprises algériennes et tunisiennes, la proximité géographique peut constituer un avantage logistique pour certains projets, tandis que les entreprises marocaines disposent déjà d’une offre structurée dans plusieurs métiers liés à l’ingénierie, aux services et à l’industrie.

Agroalimentaire, un marché structurel

L’agriculture et l’alimentation constituent un autre axe de diversification. Le FMI estime que la Libye dispose d’un important potentiel dans l’agriculture et la pêche et considère ces secteurs comme des domaines susceptibles de contribuer à la diversification et à la sécurité alimentaire. La dépendance aux importations alimentaires accentue cet enjeu. Une analyse du FMI, publiée dans le cadre de ses travaux sur la diversification libyenne, relevait notamment que le pays importait environ 90 % de sa consommation de céréales.

Le marché ne se limite donc pas aux produits alimentaires finis. Il englobe également les équipements agricoles, l’irrigation, les intrants, les aliments pour animaux, le stockage, la chaîne du froid et la transformation agroalimentaire.

Cette demande se reflète déjà dans les échanges. En 2025, les autorités monétaires libyennes ont notamment classé parmi les importations nécessitant un suivi les produits alimentaires, les matières premières, les intrants de production, les aliments pour animaux et les fournitures agricoles.

Pharmacie et santé, un marché déjà alimenté par les importations

La santé constitue également un débouché potentiel. Les importations libyennes de produits pharmaceutiques restent importantes : selon les données de la base UN Comtrade reprises par la Banque mondiale, les exportations mondiales de produits pharmaceutiques vers la Libye ont été dominées en 2025 par l’Union européenne, suivie notamment de la Suisse, des États-Unis, de l’Égypte et de la Turquie. Le potentiel concerne également les dispositifs médicaux, les équipements hospitaliers, les laboratoires, la maintenance et certains services de santé.

Pour les producteurs maghrébins, l’enjeu est donc moins de remplacer immédiatement les fournisseurs européens que de trouver des segments où leurs coûts, leur proximité et leur capacité de distribution peuvent être compétitifs.

La dépendance aux importations crée un espace pour les fournisseurs régionaux

L’industrie libyenne reste peu diversifiée. La BAD relève le faible poids du secteur manufacturier et souligne la forte dépendance du pays aux importations de machines, d’équipements, de matières premières et de biens intermédiaires.

Le marché concerne ainsi les équipements industriels, les pièces de rechange, les installations électriques, les machines de production, les équipements pour l’agriculture et l’agroalimentaire, ainsi que certains produits intermédiaires. La mission marocaine d’octobre cible précisément cette catégorie, avec l’industrie manufacturière, les équipements industriels et les matières premières parmi les secteurs annoncés.

Transport et logistique : la position géographique de la Libye compte

La reconstruction des infrastructures de transport constitue un autre axe. L’Agence nationale de développement libyenne recense notamment les projets routiers, les ponts, les réseaux d’eau et d’assainissement, ainsi que le développement des aéroports et de certaines infrastructures portuaires et économiques.

Pour les entreprises maghrébines, ce marché peut couvrir la construction et la maintenance, mais aussi la logistique, le transport de marchandises, l’entreposage, les services portuaires et les solutions numériques appliquées à la chaîne d’approvisionnement.

La proximité de la Tunisie et de l’Algérie avec l’ouest libyen confère notamment une dimension régionale à ce marché, alors que les entreprises marocaines peuvent chercher à se positionner davantage sur des contrats de services, d’ingénierie ou de fourniture spécialisée.

Numérique et services : un marché moins visible mais transversal

Le numérique apparaît également dans la stratégie de prospection marocaine. L’ASMEX cite les logiciels, l’intelligence artificielle, les services informatiques et la transformation digitale parmi les secteurs ciblés par sa mission d’octobre. Ce segment peut accompagner pratiquement tous les autres marchés : gestion des infrastructures, systèmes de paiement, administration, logistique, santé, immobilier, banques et services aux entreprises.

Il s’agit cependant d’un marché qui dépend fortement de la capacité des entreprises étrangères à collaborer avec des partenaires libyens et à respecter les contraintes réglementaires et institutionnelles locales.

La Tunisie dispose déjà d’un ancrage commercial important

Parmi les pays du Maghreb, la Tunisie constitue un exemple particulièrement concret de pénétration du marché libyen. Selon l’agence Tunis Afrique Presse (TAP), le commerce entre les deux pays a progressé de 11 % en 2025, pour atteindre 2,892 milliards de dinars tunisiens, dont 2,469 milliards de dinars d’exportations tunisiennes vers la Libye. Les exportations tunisiennes sont notamment concentrées dans les secteurs mécaniques et électriques, les industries manufacturières et l’agriculture et l’agroalimentaire.

Le ciment et certaines machines de forage figurent également parmi les produits exportés. Les données de la Banque mondiale indiquent ainsi que la Tunisie a exporté vers la Libye environ 50,2 millions de dollars de ciment hydraulique en 2024, soit près de 42 % de ses exportations mondiales de cette catégorie cette année-là.

Cette expérience illustre un modèle possible pour les autres économies maghrébines : plutôt que de considérer la Libye uniquement comme un marché de produits finis, les entreprises peuvent chercher à y vendre des équipements, des intrants, des services et des solutions intégrées.

Pour le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, des positions différentes

Le marché libyen n’est donc pas homogène et les entreprises maghrébines n’y arrivent pas avec les mêmes avantages.

La Tunisie dispose d’une relation commerciale déjà importante avec la Libye et d’une proximité immédiate avec l’ouest du pays. Le Maroc cherche actuellement à renforcer sa présence par une approche davantage orientée vers les partenariats industriels, les services, la logistique, le numérique et l’ingénierie.

Pour l’Algérie, la proximité géographique et la complémentarité potentielle dans les domaines des matériaux, de l’industrie, de l’agroalimentaire, de l’énergie, des équipements et des services constituent des axes de coopération possibles. Mais leur traduction en parts de marché dépendrait des conditions d’accès aux appels d’offres, des mécanismes de financement et des accords commerciaux et bancaires entre les opérateurs.

La perspective libyenne ne doit toutefois pas être assimilée à un marché de reconstruction sans contraintes. La Banque mondiale souligne la fragmentation institutionnelle, la faiblesse du secteur privé, les difficultés de gestion des finances publiques et les risques liés à l’instabilité politique. Le FMI insiste de son côté sur la nécessité d’améliorer l’environnement des affaires, l’accès au financement, la gouvernance et la sécurité, afin de permettre au secteur privé de se développer en dehors des hydrocarbures.

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