À une semaine de la clôture du dépôt des listes, prévue jeudi 8 octobre, les partis politiques sont engagés dans une véritable course contre la montre pour trouver des candidats et boucler leurs listes en vue des élections locales du 28 novembre.
Un exercice rendu particulièrement difficile par les conditions prévues par la loi électorale, notamment les quotas imposés aux jeunes et aux femmes. Au point que certaines formations en sont réduites à lancer publiquement des appels à candidature sur les réseaux sociaux, voire à multiplier les placards et annonces pour attirer des profils.
Derrière cette difficulté se profile une question plus profonde : comment fabriquer une relève politique lorsque les partis ont perdu une partie de leur capacité à attirer et à former de nouveaux militants ? À sept jours de l’échéance, les sièges des partis ne bruissent plus seulement des préparatifs électoraux. Ils résonnent surtout des appels lancés pour trouver des candidats.
La scène est révélatrice d’un changement de situation. Lors des précédentes échéances, les directions partisanes devaient parfois arbitrer entre une multitude de prétendants. Cette fois, plusieurs formations doivent aller à la recherche de ceux qui accepteront de figurer sur leurs listes. D’après certains observateurs La situation conduira inévitablement certains partis à revoir à la baisse leurs ambitions de couverture territoriale.
Certaines formations ont même décidé de sortir de leurs circuits militants habituels. Il y a quelques jours, des médias ont rapporté que plusieurs partis avaient lancé des appels aux personnes souhaitant se porter candidates. Au FLN, des structures locales ont publié des appels sur les réseaux sociaux, notamment la mouhafadha de Sidi Boubekeur, à Saïda. D’autres formations ont également eu recours à des appels publics ou à des dispositifs électroniques pour recueillir des candidatures.
Le recours aux réseaux sociaux pour recruter des candidats n’est certes pas, en soi, une anomalie. Il peut permettre à un parti d’aller chercher des compétences extérieures à son appareil traditionnel. Mais lorsque cet appel devient une nécessité pour remplir les listes, il dit aussi quelque chose de l’état des organisations partisanes et de leur capacité à disposer, localement, d’un vivier suffisamment large de militants et de cadres.
Des listes soumises à une équation complexe
Le problème n’est pas seulement de trouver des candidats. Il faut trouver les bons candidats, c’est-à-dire ceux qui satisfont aux nombreuses conditions prévues par le nouveau dispositif électoral. En vertu du nouveau texte de Loi, pour être éligible aux assemblées populaires communales et de wilaya, le candidat doit notamment être de nationalité algérienne, être âgé d’au moins 23 ans le jour du scrutin, jouir de ses droits civils et politiques, être inscrit dans la circonscription électorale concernée, avoir satisfait aux obligations relatives au service national ou en être dispensé et ne pas avoir fait l’objet d’une condamnation définitive pour un crime ou un délit privatif de liberté non réhabilitée, à l’exception des délits involontaires. Il doit également justifier de sa situation vis-à-vis de l’administration fiscale.
À ces conditions individuelles s’ajoutent celles concernant la composition même des listes. Celles-ci doivent comporter un nombre de candidats supérieur au nombre de sièges à pourvoir et respecter plusieurs seuils. Au moins la moitié des candidats doivent avoir moins de 40 ans révolus le jour du scrutin et au moins un tiers doivent disposer d’un niveau d’enseignement universitaire.
Pour les communes de plus de 20 000 habitants, la liste doit également comprendre au moins un tiers de femmes. Ces exigences sont assorties, selon les cas, de la menace du rejet de la liste. Il existe toutefois une procédure d’exemption précisée par l’ANIE le 18 septembre dernier pour les listes qui ne remplissent pas le tiers.
L’équation devient donc particulièrement serrée pour les formations qui disposent d’un faible ancrage local : il ne suffit pas de réunir un nombre déterminé de personnes. Il faut disposer simultanément de jeunes, de femmes, de diplômés de l’université et de candidats remplissant toutes les conditions administratives et juridiques.
Le précédent des législatives
À cette difficulté s’ajoute un précédent qui n’est pas sans conséquence psychologique et politique pour les partis : le niveau particulièrement élevé des rejets de candidatures lors des législatives du 2 juillet dernier. L’examen des dossiers avait donné lieu à un filtrage particulièrement important. Sur les 10 168 candidats dont les dossiers avaient été traités à l’intérieur du pays, l’ANIE avait annoncé l’acceptation de 6 994 candidatures et le rejet de 3 174, soit près de 30 %. L’Autorité avait expliqué que les procédures d’examen visaient à vérifier le respect des nouvelles dispositions légales.
Les partis avaient ensuite dû procéder au remplacement des candidatures rejetées, l’ANIE ayant fixé au 6 juin le dernier délai pour déposer de nouveaux dossiers.
L’épisode a laissé des traces. Plusieurs formations avaient réclamé davantage de clarté et de transparence dans les décisions de rejet. En septembre, le Front de la justice et du développement et le RCD ont notamment demandé que les décisions d’exclusion soient fondées sur des dispositions légales explicites, motivées et susceptibles de recours effectif. El Khabar avait, de son côté, rapporté que des dizaines de députés sortants avaient été écartés de la course après examen de leurs dossiers et des recours devant les juridictions administratives.
Ce précédent pèse désormais sur la préparation des locales. Les formations ne doivent pas seulement convaincre des citoyens d’accepter une candidature : elles doivent également s’assurer que les profils retenus et leurs dossiers répondent à un ensemble de conditions dont l’application a montré, lors des législatives, qu’elle pouvait conduire à des exclusions nombreuses.
Le souvenir des législatives incite donc les partis à redoubler de prudence au moment de confectionner leurs listes locales. Une liste difficilement constituée peut être fragilisée par le rejet d’un ou plusieurs candidats, tandis que le remplacement, à quelques jours de la clôture, peut s’avérer particulièrement compliqué dans une commune où le vivier est déjà réduit.
Le problème est d’autant plus sensible que les locales multiplient considérablement le nombre de candidatures potentielles : il ne s’agit plus seulement de composer des listes pour l’Assemblée populaire nationale, mais de trouver des profils dans un très grand nombre de communes et de wilayas.
Le paradoxe d’une jeunesse qu’il faut désormais chercher
C’est surtout le quota de jeunes qui semble poser problème à plusieurs partis. La loi impose qu’au moins 50 % des candidats aient moins de 40 ans le jour du scrutin. Une disposition conçue pour favoriser le renouvellement de la représentation politique, mais qui met cruellement en évidence une contradiction : on demande aux partis de présenter une nouvelle génération politique alors qu’ils ont de plus en plus de mal à la faire émerger de leurs propres rangs.
Le président d’El Karama, Mohamed Daoui, a ainsi expliqué à El Khabar que le quota imposé aux jeunes constituait une difficulté pour la constitution des listes, en raison de la réticence de certains jeunes à se porter candidats. Le problème est moins celui de l’âge que celui de la formation d’une relève. Une génération politique ne se fabrique pas en quelques semaines, à l’approche du dépôt des candidatures. Elle se construit dans la durée : par l’adhésion, le militantisme, la formation, la prise progressive de responsabilités et l’apprentissage de la gestion publique. Or, la vie politique algérienne a été durablement marquée par la faiblesse de ces mécanismes de transmission.
La conséquence est aujourd’hui presque mécanique : lorsque la loi demande aux partis de fournir 50 % de jeunes candidats, certaines formations découvrent qu’elles ne disposent pas, dans leurs structures, du nombre nécessaire de militants de moins de 40 ans prêts à prendre le risque d’une candidature. D’où cette situation pour le moins paradoxale : les partis cherchent à l’extérieur la relève qu’ils n’ont pas suffisamment préparée à l’intérieur.
Le Hirak, rupture avec les partis traditionnels
Cette difficulté ne peut être dissociée de la rupture politique provoquée par le Hirak de 2019. Le mouvement populaire avait profondément contesté les mécanismes politiques qui avaient prévalu jusque-là. Les partis du pouvoir, notamment le FLN et le RND, furent parmi les principales cibles des manifestants. Mais le Hirak ne s’est pas non plus inscrit dans une logique de soutien aux partis d’opposition existants. Il a révélé une partie de la société qui entendait se tenir à distance des formations politiques traditionnelles.
Cette rupture a durablement modifié le rapport d’une partie des citoyens à la politique partisane. La question n’était plus seulement de savoir quel parti pouvait incarner l’alternance, mais aussi si les partis existants étaient encore capables d’incarner la rupture politique et institutionnelle réclamée dans la rue.
Le retour des anciens, un signal peu mobilisateur
Sept ans après le Hirak, le paysage politique a pourtant vu le retour au premier plan de formations qui avaient été particulièrement contestées en 2019. Le FLN et le RND n’ont pas disparu de la compétition électorale. Ils ont au contraire retrouvé une place centrale dans les institutions issues des scrutins successifs. Leur retour dans le jeu institutionnel peut être interprété, selon les acteurs, comme une capacité de reconstruction ou comme la persistance de pratiques politiques que le Hirak avait précisément contestées. C’est cette contradiction qui nourrit aujourd’hui une partie de la défiance : le changement de personnel politique et de structures institutionnelles attendu par une partie de la société n’a pas toujours été perçu comme un changement de paradigme dans la manière de gouverner ou de pratiquer la politique.
Le maintien, voire le retour, de formations et de responsables issus de l’ancien paysage politique peut ainsi contribuer à alimenter l’impression d’un recyclage plutôt que d’un renouvellement.
Il serait toutefois excessif de conclure que l’ensemble des Algériens rejette les élections ou la politique. Les données disponibles montrent plutôt une désaffection et une défiance importantes, dont l’intensité varie selon les scrutins et les catégories de population. Lors des législatives du 2 juillet 2026, le taux de participation annoncé par l’ANIE s’est établi à 21,24 % à l’intérieur du pays et à 10,75 % pour la communauté nationale à l’étranger.
Ces chiffres donnent néanmoins la mesure du défi auquel les partis sont confrontés : convaincre des citoyens de voter est une chose ; les convaincre de devenir eux-mêmes acteurs d’une compétition électorale en est une autre.
La peur de la responsabilité
À cette défiance s’ajoute un autre facteur : le risque associé au mandat électif. Les nouvelles exigences de la loi électorale, notamment celles liées à la situation fiscale et aux conditions d’éligibilité, visent à encadrer la compétition et à renforcer les garanties entourant les candidatures. Mais elles peuvent aussi dissuader certains profils. Les affaires de corruption ayant impliqué, au cours des dernières années, des responsables politiques et des élus ont également contribué à dégrader l’image de la fonction politique. Le mandat électif local peut ainsi apparaître, pour certains candidats potentiels, comme une responsabilité lourde et exposée politiquement, administrativement et judiciairement.
Cette perception contribue à expliquer pourquoi des partis disent avoir de plus en plus de mal à convaincre des citoyens pourtant susceptibles de constituer de bons candidats.
Des partis qui revoient leurs ambitions
À mesure que le 8 octobre approche, la difficulté commence à produire des effets très concrets. Plusieurs formations ont reconnu rencontrer des problèmes pour constituer leurs listes. Le PT a admis ses difficultés à attirer des candidats, en soulignant qu’elles ne lui étaient pas propres. Le MSP a évoqué le risque de ne pas pouvoir présenter de listes dans certaines communes. Le Front El Moustakbal reconnaît des difficultés dans certaines petites communes, notamment pour trouver des candidats répondant aux conditions d’âge et de niveau d’instruction. D’autres partis affichent néanmoins des ambitions plus importantes. Le RND assure être en mesure de surmonter les contraintes et ambitionne de se rapprocher d’une couverture nationale.
Cette diversité des situations montre que la difficulté n’est pas uniforme. Elle dépend de l’implantation territoriale, du nombre de militants, de la capacité de recrutement de chaque formation et de la disponibilité de candidats correspondant aux nouveaux critères.
À quelques jours de la clôture, les partis doivent donc résoudre une équation qui dépasse largement la simple mécanique électorale. Ils doivent remplir des listes. Mais ils doivent surtout convaincre des citoyens de s’engager, dans un environnement où l’engagement partisan a perdu une partie de son attractivité. À une semaine de la fermeture des candidatures, la bataille électorale n’a donc pas encore commencé. Pour plusieurs formations, la première bataille consiste simplement à parvenir jusqu’aux urnes.


