“Marocanité” de Ceuta et Melilla : Rabat ravive le débat, Madrid oppose une fin de non-recevoir

La question de la souveraineté des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla revient spectaculairement au premier plan de l’agenda entre Madrid et Rabat. Des tensions qui s’annoncent.

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Sanchez avec Mohamed VI le 7 avril 2022 au Palais royal de Rabat. La politique "marocaine" de l'Espagne atteint ses limites;

Dans une interview accordée à Asharq TV, le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a affirmé que Rabat soulevait systématiquement le statut des deux villes dans ses négociations avec l’Espagne, avec l’objectif, à terme, de parvenir à une solution par le dialogue. Ces déclarations constituent la première réaffirmation publique de cette revendication depuis la crise frontalière de Ceuta de fin juillet, qui avait vu des dizaines de milliers de migrants franchir brièvement la frontière.

Rabat considère depuis son indépendance en 1956 que Ceuta et Melilla sont occupées par l’Espagne et que leur souveraineté devrait revenir au Maroc. Madrid les considère, de son côté, comme des parties intégrantes de son territoire.

La réplique espagnole n’a pas tardé. Le ministère des Affaires étrangères a catégoriquement rejeté toute négociation, affirmant que l’intégrité territoriale de l’Espagne « n’a pas été et ne sera jamais discutée avec quiconque ». Une ligne rouge également soulignée par la ministre de la Défense, Margarita Robles, qui a déclaré à Ceuta que les deux villes n’étaient pas seulement espagnoles, mais « super-espagnoles », ajoutant que toute attaque contre elles serait « une attaque contre l’Espagne dans son ensemble ».

La realpolitik de Sánchez sous pression

Au-delà de cette fermeté sur la souveraineté, l’épisode met en lumière les limites croissantes de la stratégie de Pedro Sánchez à l’égard du Maroc.

Depuis 2022, la Moncloa a fait du rapprochement avec Rabat un choix stratégique, destiné notamment à garantir la coopération marocaine sur les dossiers migratoires et sécuritaires. Mais la crise de Ceuta fragilise cette équation. Le paradoxe est manifeste : Madrid ferme toute porte à une discussion sur les deux enclaves tout en continuant de saluer la coopération marocaine dans la gestion de la crise et le rapatriement des migrants, l’exécutif attribuant notamment l’afflux aux réseaux mafieux.Le problème est désormais politique autant que sécuritaire.

Un coût intérieur croissant

La droite exploite la crise pour dénoncer la « faiblesse » de Sánchez et mettre en cause sa crédibilité sur la souveraineté et la défense des intérêts espagnols. Le Parti populaire attaque le gouvernement mais évite pour l’heure de transformer directement le Maroc en adversaire. Cette retenue rappelle une contrainte fondamentale : quel que soit le gouvernement à Madrid, une rupture avec Rabat reste difficilement envisageable, compte tenu de l’importance du voisin dans la lutte antiterroriste, les échanges et la gestion des migrations.

Sumar, traditionnellement plus critique à l’égard du Maroc, met également en garde contre une politique jugée trop conciliante, notamment sur les questions migratoires et les droits humains.

Pedro Sánchez se trouve ainsi face à une équation délicate : préserver un dialogue étroit avec Rabat, indispensable sur plusieurs dossiers, tout en affichant une fermeté absolue sur une question de souveraineté qui fait l’objet d’un consensus politique exceptionnellement large en Espagne, malgré la polarisation du pays.

Le problème est d’autant plus sensible que le rapprochement engagé en 2022 reposait sur l’espoir de transformer la relation en partenariat stratégique durable. En modifiant sa position sur le Sahara occidental, Madrid pensait notamment créer les conditions d’une stabilité nouvelle. Or, la revendication marocaine sur Ceuta et Melilla montre qu’une fois le Sahara Occidental “acquis”, Rabat accroitra ses revendications.

Le risque d’un effet boomerang pour Rabat

La crise de Ceuta pourrait même, à terme, produire un effet inverse à celui recherché par Rabat. En révélant la vulnérabilité de la frontière espagnole, elle pourrait pousser Madrid, sous Sánchez comme sous un éventuel gouvernement du PP, à renforcer durablement les dispositifs de protection de Ceuta et Melilla et à réduire sa dépendance opérationnelle à l’égard du contrôle marocain.

Le mouvement pourrait également dépasser le cadre bilatéral. Le commissaire européen aux Migrations, Magnus Brunner, a appelé début août l’Union européenne à utiliser ses leviers, notamment en matière de visas et de commerce, pour obtenir une coopération plus solide du Maroc sur les migrations. Le sujet de la fiabilité du partenariat commence ainsi à être posé à l’échelle européenne.

Il ne faut toutefois pas confondre cette évolution avec une internationalisation de la souveraineté de Ceuta et Melilla. Le caractère espagnol des deux villes fait l’objet d’un consensus politique exceptionnellement large en Espagne, et Madrid vient encore de réaffirmer qu’il n’existait aucune possibilité de négocier leur souveraineté avec Rabat.

Ce qui pourrait en revanche s’internationaliser, c’est la protection de leur frontière. L’implication accrue de l’Union européenne et le renforcement des dispositifs espagnols pourraient progressivement réduire la capacité du Maroc à faire de la frontière de Ceuta un levier exclusivement bilatéral.

Le paradoxe serait alors que la pression exercée sur l’Espagne contribue à produire ce que Rabat cherche traditionnellement à éviter : une implication européenne accrue dans la gestion de Ceuta et Melilla.

Pour Pedro Sánchez, la question n’est donc plus seulement de choisir entre confrontation et apaisement, mais de rendre son pari marocain soutenable. Comment préserver une coopération indispensable sans laisser cette coopération créer une dépendance politique et sécuritaire excessive ? À l’approche de l’échéance électorale de 2027, cette équation pourrait devenir l’un des dossiers les plus délicats de sa politique étrangère.

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