M.E : Vous avez présenté plusieurs projets autour de la valorisation des sédiments des barrages. Quel est aujourd’hui le principal constat ?
Hafida Marouf: le problème de l’envasement des barrages continue de prendre de l’ampleur en Algérie. Chaque année, plus de 30 millions de mètres cubes de vase arrivent dans les barrages sans être réellement exploités. Aujourd’hui, nous dépassons les 1,7 milliard de mètres cubes accumulés à travers le pays.
Pourtant, ces sédiments représentent une ressource qui peut être utilisée dans plusieurs matériaux de construction. L’idée est de transformer ce qui est considéré comme un déchet en matière première exploitable dans l’industrie du bâtiment.
Nous travaillons actuellement sur plusieurs formulations d’écomatériaux à faible émission de carbone. L’objectif est de réduire l’utilisation de certaines matières premières classiques tout en limitant la consommation énergétique durant la fabrication.
Nous avons par exemple développé une brique cuite qui nécessite entre 750 et 800 degrés pour la cuisson, contrairement aux briques traditionnelles qui dépassent souvent les 1 000 degrés. Cela permet de réduire la consommation énergétique et les coûts de production.
Nous travaillons aussi sur un autre projet de brique lié à la valorisation de matériaux récupérés dans le cadre de projets menés avec Geocycle et Holcim El Djazaïr. Les résultats techniques sont encourageants, mais plusieurs projets restent encore en attente.
M.E : Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui le développement de ces solutions à l’échelle industrielle ?
Hafida Marouf : le principal problème reste la labellisation et l’homologation des produits innovants. Nous avons des résultats de recherche, des essais techniques et des solutions qui peuvent être exploitées, mais les procédures prennent énormément de temps.
Sans label officiel, un industriel ne peut pas commercialiser un produit innovant à grande échelle. C’est là que plusieurs projets restent bloqués.
Même lorsque les tests sont réalisés localement, il faut encore que ces résultats soient reconnus par les organismes nationaux. Cela ralentit considérablement le processus.
Aujourd’hui, beaucoup de projets développés dans les universités restent au niveau expérimental alors qu’ils pourraient être utilisés dans le bâtiment, les infrastructures ou même certains équipements publics.
Il existe aussi une difficulté lorsqu’il s’agit de sortir des standards classiques du marché. Les nouveaux matériaux nécessitent souvent des procédures supplémentaires avant leur validation.
M.E : Quelle place occupe le partenariat entre université et entreprises dans ce type de projets ?
Hafida Marouf : ce partenariat est indispensable. L’université apporte la partie scientifique et technique, tandis que l’entreprise apporte les moyens industriels, les équipements et la capacité de production.
Sans les industriels, plusieurs travaux de recherche restent dans les laboratoires. Le transfert technologique reste aujourd’hui l’un des principaux défis.
Durant cette conférence, plusieurs échanges ont porté sur cette question. Des industriels ont montré leur intérêt pour des matériaux moins énergivores et plus adaptés aux nouvelles exigences environnementales.
Le partenariat permet aussi d’utiliser des ressources locales au lieu de dépendre systématiquement de matières importées. C’est un point important pour réduire certains coûts de production.
Nous avons aujourd’hui des compétences locales capables de développer des solutions adaptées au marché algérien. Mais il faut davantage de passerelles entre les chercheurs et les entreprises pour accélérer le passage vers l’industrialisation.
M.E : Selon vous, que faut-il changer pour accélérer ce type d’initiatives ?
Hafida Marouf : il faut surtout simplifier les procédures et accélérer les mécanismes de validation des projets innovants. Aujourd’hui, plusieurs solutions développées localement attendent encore des autorisations ou des labels pour être exploitées.
Nous avons des chercheurs, des projets et des ressources qui peuvent apporter des solutions dans le bâtiment et dans d’autres secteurs industriels. Mais il faut un cadre plus rapide et plus flexible pour accompagner l’innovation.
Il faut aussi renforcer les structures capables d’assurer les certifications et les essais techniques localement. Cela permettrait d’éviter certains retards et de faciliter le passage du laboratoire vers le marché.
Le potentiel existe. Les ressources sont là. Mais plusieurs projets restent encore bloqués malgré les besoins du marché et les possibilités de valorisation industrielle.


