Trente-quatre kilomètres de mer séparent l’Iran d’Oman. Avant le 28 février, 129 navires franchissaient ce passage chaque jour. Depuis les frappes américano-israéliennes, le trafic est tombé à moins de cinq transits quotidiens. Parmi les cargaisons bloquées : l’urée, principal engrais azoté de la planète.
Le blé indien n’a pas besoin du détroit d’Ormuz pour pousser. Mais sans l’urée qui transite par ce goulet, les rendements agricoles de New Delhi s’effondreraient. L’Inde absorbe 18 % des exportations d’engrais du Golfe. C’est le record parmi les pays importateurs. Elle tire de cette région plus de 40 % de l’urée et des engrais phosphatés dont elle a besoin, selon Kpler.
Depuis le 28 février, le trafic maritime s’est effondré. La CNUCED (ONU Commerce et Développement) le documente en chiffres. La moyenne quotidienne de transits s’établissait à 129 navires en février. Elle est tombée à 4 au 7 mars. Les marchés pétroliers ont capté l’essentiel de l’attention. Les marchés agricoles, eux, ont suivi en silence.
46 % de l’urée mondiale par un seul détroit
Un tiers du commerce mondial d’engrais transporté par mer transite par Ormuz. Soit environ 16 millions de tonnes par an, selon la CNUCED dans son analyse du 10 mars. Sur le seul segment de l’urée, la part du Golfe grimpe à 46 %. Pour le soufre, elle atteint la moitié du marché mondial. Pour l’ammoniac, près d’un quart.
Sarah Marlow, responsable fertilisants chez Argus Media, résume la mécanique en une formule : «Là où il y a du gaz, il y a des engrais.» Le Golfe a du gaz. Beaucoup. Sa rente gazière s’est silencieusement transformée en rente agricole exportée.
Arthur Portier, consultant chez Argus Media, chiffre la hausse de l’urée à 650 dollars la tonne, contre 550 avant le conflit. Les routes alternatives ne couvrent qu’un tiers des flux habituels. Il n’existe pas de plan B à l’échelle du marché mondial.
«Presque la moitié des importations» du Brésil
Le Brésil arrive en deuxième position avec 10 % des flux maritimes du Golfe. Le paradoxe est brutal. Le pays est le premier exportateur mondial de soja. Il importe pourtant l’essentiel de ses engrais azotés. Presque la moitié de ses importations de fertilisants transitent par Ormuz, selon Kpler.
La Chine et le Maroc suivent à 8 % chacun. Les États-Unis et l’Australie à 7 %. L’Indonésie à 6 %. Les 36 % restants partent vers un ensemble dispersé de destinations.
Le cas marocain est particulièrement révélateur. Le Royaume est le premier producteur mondial de phosphates via l’Office chérifien des phosphates (OCP). Il dépend pourtant du Golfe pour le soufre et l’ammoniac nécessaires à leur transformation. Sans ces intrants, pas d’engrais exportables vers l’Europe et l’Inde.
«Les prix augmentent alors que les récoltes sont semées»
80 % des fertilisants du Golfe partent par voie maritime, selon Signal Group. C’est la donnée la plus exposée au blocus. Les stocks tampons existent. Mais les marchés à terme de l’urée ont réagi avant même qu’un navire soit bloqué. L’agriculture mondiale commande ses engrais plusieurs mois avant les semis. Toute rupture de flux de printemps se traduit en rendements d’automne dégradés.
Le 9 mars, l’American Farm Bureau Federation a écrit à Trump pour réclamer un passage sécurisé pour les navires d’engrais. Si la fenêtre de semis d’avril se ferme sans résolution, les pertes de rendements 2026 seront définitives, avertissent les analystes du secteur.


