L’Iran, vingt ans sous sanctions, retourne l’arme économique contre l’Occident

14 min de lecture
Des pétroliers en transit dans le détroit d'Ormuz, large de 33 kilomètres. Depuis le 28 février 2026, seuls les navires autorisés par Téhéran franchissent ce passage par lequel transite un cinquième du pétrole mondial.

Brent à 103 dollars, 138 transits quotidiens réduits à cinq, 140 millions de dollars encaissés chaque jour par Téhéran. En fermant le détroit d’Ormuz, l’Iran, l’un des pays les plus sanctionnés au monde, a retourné l’arme économique contre ceux qui l’avaient forgée.

Le 12 mars 2026, l’Agence internationale de l’énergie qualifiait le blocage du détroit d’Ormuz de plus grande perturbation de l’approvisionnement pétrolier de l’histoire. L’auteur de cette perturbation est un pays que Washington a passé vingt ans à asphyxier.

L’Iran abordait ce conflit avec des caisses à moitié vides, saignées par deux décennies de sanctions. La logique américaine semblait imparable : frapper un adversaire exsangue, incapable de financer une guerre longue. En fermant un détroit de 33 kilomètres, Téhéran a retourné l’arme économique contre ceux qui l’avaient forgée.

“La mère de toutes les guerres des enchères”

Vingt pour cent du pétrole mondial transitaient quotidiennement par Ormuz, ainsi que 20 % des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL). Depuis le 28 février, ce flux s’est tari. Le centre britannique UKMTO n’enregistre plus que cinq passages par jour, contre une moyenne historique de 138 transits quotidiens.

Le Brent, qui se négociait à 60 dollars en janvier, dépasse aujourd’hui 104 dollars. L’analyste Robert McNally, spécialiste des marchés énergétiques, avait prévenu avant même le début des hostilités : une fermeture prolongée produirait selon lui “la mère de toutes les guerres des enchères“, la quasi-totalité de la capacité mondiale de production de réserve étant concentrée en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, deux pays eux-mêmes piégés derrière le détroit.

Le pétrole n’est qu’une fraction du problème. La suspension du trafic de soufre, dont le Golfe fournit 45 % de l’offre mondiale, entraîne des répercussions en cascade sur les prix des engrais, les coûts dans l’industrie du cuivre et l’approvisionnement en acide sulfurique. Le Golfe produit également l’essentiel de l’hélium mondial, composant indispensable à la fabrication de semi-conducteurs.

Washington bombarde l’Iran et laisse passer ses tankers

Le paradoxe le plus saisissant de cette crise est financier. En frappant l’Iran, Washington a renfloué les caisses qu’il avait mis vingt ans à vider. Téhéran exporte son pétrole à travers le détroit dans des volumes quasi identiques à ceux d’avant la guerre, encaissant plus de 140 millions de dollars par jour. Le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent l’a admis sur CNBC : Washington a délibérément laissé passer les tankers iraniens pour éviter une crise des marchés. Le ministre des Affaires étrangères iranien Abbas Araghchi a traduit cette réalité en doctrine, estimant que le détroit n’est fermé qu’aux navires ennemis, les autres étant libres de passer.

Avant même les premières frappes, l’Iran avait accéléré ses exportations depuis l’île de Kharg, les portant de 1,5 million à 4 millions de barils par jour, un niveau proche des records historiques. L’historien Guy Laron y lit une lecture iranienne que les chancelleries occidentales n’avaient pas anticipée, estimant que «les Iraniens perçoivent Trump différemment. Ils estiment qu’il ne vise qu’à s’emparer du pétrole et qu’ils ont donc intérêt à en exporter le plus possible avant qu’il ne soit trop tard.»

“Soixante-deux pour cent des tankers faussement pavillonnés“

La mécanique de cet approvisionnement clandestin est documentée depuis des années. Le brut iranien quitte l’île de à Kharg, subit des transferts de navire à navire dans le golfe d’Oman ou près de la Malaisie, et arrive dans les ports chinois réétiquetté comme pétrole malaisien ou indonésien. Les tankers désactivent leurs systèmes de localisation AIS et opèrent hors des marchés d’assurance normaux.

Selon la société d’intelligence maritime Windward, sur les 430 pétroliers engagés dans le commerce iranien, 62 % sont faussement pavillonnés et 87 % sont sanctionnés. La flotte fantôme représente aujourd’hui 17 à 18 % de la capacité mondiale en tankers.

La Chine, principal acheteur de ce brut, n’opère pas via des contrats longue durée. Ces transactions se concluent au coup par coup, réglées en yuan via des banques secondaires, sans garantie de livraison ni protection contractuelle. Pékin effectuait ses paiements en yuan, ce qui contraignait l’Iran à utiliser ces revenus pour importer des produits chinois, renforçant sa dépendance à l’égard de Pékin. Avant la guerre, la Chine achetait le brut iranien à 50 dollars le baril, rabais sur sanctions compris. Elle le paie aujourd’hui 90 dollars.

Détroit d’Ormuz — 5 chiffres clés
Détroit d’Ormuz · Mars 2026 Cinq chiffres pour comprendre la crise Maghreb Émergent
01 — Géographie
33km
Largeur du détroit —
le verrou de l’économie mondiale
Largeur navigable réelle :
environ 3 km par couloir
02 — Énergie
20%
Du pétrole et du GNL
mondiaux transitaient par Ormuz
Soit ~20 millions de barils/jour
avant le 28 février 2026
03 — Trafic maritime
138 → 5
Transits/jour (UKMTO) —
−96 % en quelques semaines
138 transits quotidiens historiques
· 5 enregistrés aujourd’hui
04 — Paradoxe financier
140 M$
par jour
Revenus pétroliers iraniens —
encaissés malgré les frappes
Exportations : 1,5 M → 4 M barils/j
depuis l’île de Kharg
05 — Marché pétrolier
60$ → 104$
Brent — +73 % depuis janvier 2026
janv.
mars
Oxford Economics : 140 $/baril
sur 2 mois = récession mondiale

"Une réponse négative ou nulle"

Goldman Sachs a relevé sa prévision d'inflation américaine pour 2026 de 0,8 point et porte sa probabilité de récession à 25 %. Oxford Economics modélise qu'un baril à 140 dollars sur deux mois suffirait à faire basculer la zone euro, le Royaume-Uni et le Japon en contraction.

Trump a appelé d'autres pays à rouvrir militairement le détroit. L'appel est resté sans écho. La Chine, le Japon, la France et le Royaume-Uni, nommément sollicités, n'ont pas annoncé leur intention d'engager leurs marines. Trump a averti que l'OTAN ferait face à un avenir "très mauvais" si sa proposition recevait une réponse négative ou nulle.

Pendant ce temps, la Russie a vu ses bénéfices sur les ventes d'énergies fossiles augmenter de 672 millions d'euros depuis le début du conflit, ses recettes atteignant déjà six milliards d'euros pour la seule première quinzaine de mars, selon le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA). Le 15 mars, un commandant iranien a confirmé que Téhéran continuerait d'utiliser Ormuz comme point de pression.

ÉTIQUETTES :
Partager cet article