La fermeture du détroit d’Ormuz coupe un tiers des engrais mondiaux. Pour l’Afrique, en pleine période de semis, le risque d’une crise alimentaire en 2026-2027 est désormais tangible.
La saison des grandes pluies commence en Afrique de l’Est. De mars à juin, c’est le moment où les agriculteurs kényans, tanzaniens et somaliens sèment leur maïs. Cette année, une partie d’entre eux attendent des engrais qui n’arriveront pas, bloqués derrière un détroit de 34 kilomètres où la guerre a tout arrêté.
Depuis les frappes américano-israéliennes sur l’Iran du 28 février, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz s’est effondré. Selon la CNUCED (ONU Commerce et Développement), la moyenne quotidienne de transits, qui s’établissait à 129 navires en février, est tombée à 4 navires au 7 mars. Derrière cette statistique, une chaîne de conséquences que les marchés pétroliers occultent : le continent africain se retrouve face à une rupture d’approvisionnement en intrants agricoles dont les effets se mesureront à l’automne prochain.
Un million de tonnes d’engrais coincées dans le Golfe
Environ un tiers du commerce mondial d’engrais par voie maritime, soit près de 16 millions de tonnes, transitait par le détroit avant la crise, selon la CNUCED dans son analyse publiée le 10 mars. Le détroit concentre par ailleurs, selon Sarah Marlow, responsable fertilisants chez Argus Media, près de la moitié du soufre commercialisé mondialement, un tiers de l’urée et près d’un quart de l’ammoniac.
Les prix réagissent déjà. Arthur Portier, consultant chez Argus Media, chiffre le passage de l’urée de 550 à 650 dollars la tonne depuis le début du conflit. Au 11 mars, la Direction générale du Trésor français, citant Kpler, recensait 23 navires chargés d’engrais bloqués dans le Golfe, représentant environ 1,1 million de tonnes. Une note de Rabobank, également citée par le Trésor, évalue à 44 % des exportations mondiales d’urée, 47 % du soufre et 27 % de l’ammoniac les volumes désormais à risque en intégrant l’ensemble des perturbations régionales.
Pour l’Afrique subsaharienne, les données d’AfricaFertilizer montrent que 19 % des engrais importés dans 18 pays de la région provenaient du Moyen-Orient entre 2020 et 2022, avec des pics très élevés dans plusieurs pays : 54 % pour le Soudan, 31 % pour la Tanzanie, 30 % pour la Somalie et 26 % pour le Kenya. Jean-Martin Bauer, du Programme alimentaire mondial (PAM), redoute «un nouveau tournant dans l’histoire des chaînes d’approvisionnement mondiales, avec des répercussions sur l’économie et la sécurité alimentaire», selon des propos rapportés par l’AFP le 11 mars.
Ce que 2022 n’avait pas fait, 2026 peut le faire
La CNUCED, dans son rapport du 10 mars, rappelle qu’en 2022, la flambée des prix des engrais après l’invasion russe de l’Ukraine avait provoqué une réduction significative de leur utilisation en Afrique subsaharienne, entraînant des baisses de rendement. La crise actuelle présente une caractéristique différente et plus sévère : contrairement à la crise de la mer Rouge, qui permettait des réacheminements via le cap de Bonne-Espérance, le blocage d’Ormuz verrouille la sortie même du Golfe. Il n’existe pas de réserves stratégiques d’engrais azotés susceptibles d’amortir le choc.
Maximo Torero, économiste en chef à la FAO, souligne que les perturbations maritimes causent des chocs d’approvisionnement immédiats, alors que la flambée des prix du gaz crée des tensions durables sur la production. La FAO estime par ailleurs que l’absence d’engrais azotés peut faire baisser les rendements du maïs de plus de 40 %, une culture de base sur l’ensemble du continent.
Asmidal excédentaire, mais insuffisant pour l’Afrique
L’Afrique du Nord n’est pas à l’abri. Selon le cabinet Global Sovereign Advisory, repris par RFI, le Maroc, premier fournisseur africain de phosphates, voit sa production industrielle fragilisée car elle repose sur des importations de soufre émirati et d’ammoniac saoudien. La rupture logistique pousse certains États à restreindre leurs exportations de céréales pour protéger leur marché intérieur, aggravant la situation pour les pays importateurs nets.
L’Algérie se retrouve dans une position singulière. Le groupe Asmidal, filiale de Sonatrach, produit environ 3 millions de tonnes d’urée par an via ses complexes de Fertial et Sorfert, couvrant l’intégralité des besoins nationaux, le reste étant exporté, selon le directeur général du groupe. Ses usines d’Arzew et d’Annaba fonctionnent au gaz naturel, hors de tout risque logistique lié au détroit. Mais la CNUCED note que les capacités algériennes et nigérianes de production d’engrais restent insuffisantes pour répondre à la demande africaine à court terme.
La question se pose néanmoins. Dans un contexte où le Sahara Blend dépasse les 90 dollars et où les recettes de Sonatrach s’envolent, l’Algérie dispose d’un avantage industriel rare sur ce dossier. Sa capacité à se positionner comme fournisseur alternatif pour ses voisins africains n’a pas encore fait l’objet d’une annonce officielle.
Le calendrier agricole ne pardonne pas
La CNUCED et l’IFDC (Centre international pour le développement des engrais) appellent à une surveillance accrue des marchés et à des mécanismes d’urgence pour maintenir les flux. En Afrique de l’Est, les semis de la saison des grandes pluies exigent des intrants disponibles dès maintenant. Tout retard à ce stade se répercute directement sur les décisions de plantation, selon l’IFDC dans un appel à coordination publié le 10 mars.


