Depuis le 28 février, le détroit d’Ormuz est fermé à la navigation commerciale. Les routes de contournement cumulent cinq à six millions de barils par jour de capacité. Le déficit dépasse dix millions. L’Agence internationale de l’énergie admet que ses propres plans de résilience ont atteint leurs limites.
Cent trente-huit transits quotidiens avant le 28 février. Cinq depuis. Le centre britannique UKMTO enregistre la différence en temps réel, et elle dit tout. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitaient jusqu’ici un cinquième du pétrole brut mondial et 20 % des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL), est sorti des marchés en trois jours. Les Gardiens de la Révolution ont revendiqué le contrôle total du passage dès le lendemain des premières frappes. Dix-sept navires civils ont été attaqués depuis. Les grands armateurs, MSC, Maersk, CMA CGM, Cosco et Hapag Lloyd, ont donné l’ordre d’immobilisation générale.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) chiffre le déficit quotidien à seize ou dix-sept millions de barils. C’est la perte combinée de la consommation de l’Europe et de la Chine. Aucun précédent dans l’histoire du pétrole ne dépasse trois semaines de fermeture à cette échelle.
Les pipelines de contournement à saturation
Les routes de substitution existent. Leurs capacités physiques sont connues depuis des décennies. Elles sont désormais toutes saturées simultanément.
Le pipeline saoudien East-West relie les champs de Ghawar au terminal de Yanbu sur la mer Rouge. Capacité maximale : cinq millions de barils par jour. Aramco a confirmé le 6 mars un débit de quatre virgule huit millions, soit le plafond opérationnel. L’émirati Abu Dhabi Crude Oil Pipeline (ADCOP), inauguré en 2012 précisément pour ce scénario, achemine jusqu’à un million et demi de barils vers Fujairah. Il est saturé depuis le 1er mars. Des cadres d’Adnoc ont indiqué à Reuters le 12 mars que la pression dans certaines sections dépassait les seuils recommandés par le constructeur, sans atteindre le seuil d’arrêt d’urgence.
Le terminal de Fujairah concentre les tensions. Kpler y recensait cent quarante-deux navires en attente au 15 mars, contre trente-huit en moyenne ordinaire. Les capacités de stockage plafonnent à quatre-vingt-dix millions de barils, avec un taux de remplissage de 76 % avant même le déclenchement du conflit.
Le Koweït et le Qatar ne disposent d’aucune infrastructure de contournement. Leurs exportations, respectivement deux virgule cinq et un virgule neuf millions de barils par jour, sont sans issue alternative. Standard Chartered chiffre leur perte nette combinée à quatre virgule deux millions de barils quotidiens, sans déviation possible.
5,5 millions substitués sur 17 : le calcul
Le total des capacités de substitution actives atteint cinq virgule cinq à six millions de barils par jour. Face à un déficit de seize à dix-sept millions, cela représente un tiers des flux habituels compensé. Les deux tiers restants sont absents des marchés sans horizon de retour identifié.
Le 11 mars, les trente-deux membres de l’AIE ont voté à l’unanimité la libération de quatre cents millions de barils de réserves stratégiques. Ce volume couvre quatre jours de déficit au rythme actuel. Le 17 mars, l’agence a publié une mise à jour reconnaissant que «les mécanismes de substitution identifiés dans les plans de résilience atteignent leurs limites opérationnelles». Les scénarios de crise institutionnels avaient été calibrés sur une hypothèse de fermeture maximale de cinq à sept jours.
Torbjørn Kjus, analyste senior chez Standard Chartered, estime que «la variable déterminante n’est pas la capacité des routes alternatives, qui est connue et bornée, mais la durée du blocage. Chaque semaine supplémentaire érode les réserves commerciales asiatiques de manière non linéaire.» Selon les projections de la banque publiées le 14 mars, les réserves commerciales chinoises passeront sous le seuil critique des trente jours de consommation avant la fin du mois.
Le Brent au-dessus de 100 dollars, les réserves asiatiques sous pression
Le Brent a franchi cent dollars le baril le 8 mars pour la première fois depuis quatre ans, en hausse de 40 % depuis le début du conflit. Il se stabilise autour de cent quatre dollars depuis mi-mars. Standard Chartered attribue cette accalmie relative aux achats sur réserves des importateurs asiatiques, qui masquent temporairement la tension physique sur l’offre. L’économiste Olivier Blanchard projette un prix central de cent cinquante à deux cents dollars le baril si le blocage se prolonge, en raison de la faible élasticité-prix de la demande à court terme et de l’insuffisance structurelle des substitutions.
L’Irak illustre les contraintes géographiques résiduelles. Bagdad a redirigé une partie de ses exportations vers le pipeline Kirkuk-Ceyhan, débouchant en Méditerranée turque. Ce tuyau ne fonctionne qu’à 50 % de sa capacité nominale en raison de travaux de maintenance entamés en janvier, non achevés. La perte nette irakienne est estimée par l’AIE à sept cent mille barils par jour.
Plus de 90 % du pétrole importé par le Japon et 57 % des importations chinoises transitaient par Ormuz. Ces deux pays n’ont pas d’alternative structurelle disponible. Le 12 mars, des sources ont rapporté le déploiement d’une douzaine de mines iraniennes dans le détroit, rendant toute réouverture rapide techniquement improbable. Sonatrach enregistre de son côté une hausse de 50 % des prix du GNL sur le hub européen TTF depuis le 28 février, le baril de Sahara Blend dépassant 82 dollars.
Donald Trump avait exigé le 16 mars l’aide de ses alliés pour sécuriser le passage. Le lendemain, à l’issue d’un conseil de défense à l’Élysée, Emmanuel Macron a opposé une fin de non-recevoir sans ambiguïté. «Jamais la France ne prendra part à des opérations d’ouverture ou de libération du détroit d’Ormuz dans le contexte actuel», a-t-il déclaré, précisant qu’une mission d’escorte ne pourrait être envisagée qu’«une fois que le cœur des bombardements aura cessé» et supposera «une déconfliction avec l’Iran», car «en aucun cas ce ne peut être une opération de vive force.»
Le groupe aéronaval français reste positionné en Méditerranée orientale. L’Allemagne, l’Italie, l’Australie et le Japon ont également décliné. Aucun pays n’a à ce jour répondu favorablement à l’appel américain. Trump a répliqué sur Truth Social en qualifiant l’OTAN de «voie à sens unique», avant d’ajouter, depuis le Bureau ovale, à l’adresse de Macron : «il ne sera plus en poste d’ici peu».


