Dans une famille algérienne où seul le père travaille, un salaire de fonctionnaire à 50 000 dinars doit couvrir le quotidien de cinq personnes et une fête qui dépasse, à elle seule, 70 % du revenu mensuel.
Yasmine n’a plus d’activité professionnelle depuis quelques mois. Chez elle, à Constantine, c’est elle qui gère tout : les enfants, les courses, les factures, les repas. Son mari, fonctionnaire, rentre tard. Le foyer vit sur son seul salaire, 50 000 dinars par mois avec primes. Ils sont propriétaires de leur appartement. “C’est ce qui nous sauve”, dit-elle. À l’approche de l’Aïd el-Fitr, Yasmine refait ses calculs. Comme chaque année.
L’équation financière de l’Aïd ne se comprend pas sans son contexte immédiat : la fête intervient au terme d’un mois de Ramadhan qui a déjà mis le budget sous pression. Contrairement à une idée reçue, le mois de jeûne n’allège pas la facture alimentaire. Il la transforme et souvent l’alourdit. Les produits de base voient leurs prix progresser dès les premiers jours de Ramadan : la semoule, l’huile, les fruits et légumes… Les repas du ftour, plus élaborés que les dîners ordinaires, mobilisent davantage de viande, de produits laitiers et de pâtisseries. Les dépenses alimentaires d’une famille de cinq personnes pendant Ramadhan dépassent régulièrement de 20 à 30 % celles d’un mois ordinaire.
Le salaire du mois de Ramadhan arrive donc déjà entamé au moment où l’Aïd commence. C’est sur une réserve constituée patiemment sur les mois précédents que la fête doit se financer.
Le mois ordinaire ne laisse aucune marge
Hors Ramadhan, le budget mensuel de cette famille de cinq personnes est déjà structurellement tendu. L’alimentation courante absorbe entre 18 000 et 22 000 dinars. Les factures d’eau, de gaz et d’électricité, le transport, les fournitures scolaires des deux enfants scolarisés et les frais de santé courants représentent 6 500 à 10 000 dinars supplémentaires. Sans charge de loyer, la marge théorique atteint 18 000 à 25 000 dinars par mois. Les imprévus et l’habillement courant la grignotent régulièrement. C’est sur ce qui reste, après un Ramadan plus coûteux qu’un mois ordinaire, que l’Aïd doit se financer.
L’habillement des enfants : le poste qui fait tout basculer
Yasmine commence à y penser dès la première semaine de Ramadhan. Habiller un enfant pour l’Aïd, tenue complète et chaussures comprises, coûte au minimum 7 000 dinars dans un marché populaire et jusqu’à 12 000 dinars en boutique. Sur trois enfants, la facture se situe entre 21 000 et 36 000 dinars, soit entre 42 % et 72 % du salaire mensuel pour ce seul poste. En ajoutant le repas de fête et les ingrédients des gâteaux, la dépense totale de l’Aïd atteint entre 30 800 et 50 800 dinars. En hypothèse médiane, soit environ 40 000 dinars, l’Aïd mobilise 80 % du salaire mensuel. Quatre-vingts pour cent d’un mois de travail pour trois jours de fête.
Elle achète en milieu de Ramadhan, avant que les prix ne s’envolent dans la dernière semaine. Elle choisit le marché plutôt que la boutique. Elle renonce, systématiquement, à s’habiller elle-même. “Les enfants ne peuvent pas arriver à l’Aïd sans tenue neuve. Ce n’est pas négociable. Nous, les adultes, on fait avec ce qu’on a.”
Les gâteaux : entre 10 000 et 14 000 dinars de matières premières
Makroud, Ghribiya, Baklawa et autres douceurs traditionnelles. Yasmine prépare tout elle-même, comme chaque année. Pour quatre variétés de gâteaux, les matières premières, semoule, farine, amandes, arachides, sucre, condiments et emballages, lui reviennent entre 10 000 et 14 000 dinars aux prix de mars 2026. Un coût qui, cette année, l’a conduite à envisager sérieusement d’abandonner la tradition. “J’y ai pensé”, admet-elle. Avant de se raviser. Les gâteaux de l’Aïd ne sont pas une dépense comme les autres : ils sont une obligation sociale, un marqueur de la fête que les enfants attendent autant que leurs tenues neuves.
Ce que vit la famille de Yasmine se multiplie à l’identique dans les 9 millions de foyers que compte l’Algérie, pour une population de 46,7 millions d’habitants et une taille moyenne de cinq personnes par ménage selon l’ONS. La masse monétaire mobilisée en quelques jours se situe ainsi entre 315 et 522 milliards de dinars. Une masse qui échappe à tout agrégat de consommation nationale.


