La scène se déroule au siège de l’AFP rue Emir Khettabi à Alger centre. Alger est sous état de siège depuis plusieurs jours. Tension ultime. C’est le 10 octobre 1988. Un groupe réduit de journalistes au nom du MJA veut rendre public un communiqué adopté en assemblée générale quelques minutes auparavant dans le tout proche local de l’officielle union des écrivains, journalistes, et interprètes algériens.
Le Mouvement des journalistes algériens, initiative informelle née au printemps précédent pour réclamer plus de liberté dans les médias publics, monopole de fait de l’époque, a pris une position sur l’explosion populaire qui va changer l’histoire politique du pays. Le MJA revendique les libertés démocratiques en Algérie.
Une révolution dans le contexte d’alors. Le chef de bureau de l’AFP a conscience de l’importance du communiqué et demande à la délégation du MJA un sonore pour lire et commenter le texte que les journaux et médias de l’Etat refuseront bien sur de publier. La proposition met dans l’embarras le groupe de journalistes très vigilants à ne pas laisser dépasser de têtes, apparaître une supposée paternité de l’initiative à quelque courant politique que ce soit.
Cela affaiblirait selon eux l’impact du MJA. L’AG avait consacré beaucoup de temps à éviter dans le texte final les slogans typiques qui auraient porté les éléments de langage classiques d’un parti clandestin. « Il ne faut pas que la voix de celui qui va lire soit identifiable » s’inquiète un des initiateurs du MJA. L’enjeu est implicite. Il ne faut pas que le PAGS puisse être assimilé à a la sortie publique du MJA en plein État de siège.
La séquence politique de 1988
Mohamed Benchicou est au cœur de ce moment. Il s’est distingué sans à coup depuis des mois comme le chef de file du courant PAGS dans la presse à Alger. Son charisme, son ouverture d’esprit, son courage, son abattage militant, et bien sur sa grande qualité professionnelle l’ont amené à incarner naturellement ce rôle. Contesté de temps à autres par un ou deux autres cadors du prestigieux parti dirigé alors par la figure mythique de Sadek Hadjeres.
Il est journaliste à El Moudjahid, en charge de l’économie et en cohabitation orageuse, lui et ses camarades, avec Nourredine Naît Mazi, emblématique directeur du journal. Mohamed Benchicou a compris plus vite que certains de ses collègues la séquence politique de l’année 1998. Le monopole du parti unique sur la vie publique est entré en crise dans le sillage de l’affaissement historique du plein emploi après la chute du prix du pétrole de 1986.
Son sens politique aiguisé, appuyé sur une anticipation de la conjoncture économique l’amène à dire oui sans hésiter à la proposition de lancer une initiative dans la corporation de la presse pour desserrer l’étau de la censure sur les rédactions. C’est principalement Mohamed Benchicou, par son sens de la persuasion et son aura qui va accélérer l’investissement du courant du PAGS dans ce qui va devenir le MJA. Si le projet n’est pas né dans une réunion de cellule du PAGS, son appropriation par l’ancien Parti communiste algérien lui donne immédiatement une autre dimension.
Le bon sens de l’Histoire
Mohamed Benchicou était bien plus qu’un journaliste de légende et une plume habitée . Il était un acteur décisif de son temps. L’homme de grandes convictions qui allait au bout de ce qui lui paraissait être le bon sens de l’Histoire. Au siège de l’AFP l’après midi de ce terrible 10 octobre 1988, la nouvelle n’était pas encore tombée de la fusillade de Bab El Oued. Un barrage militaire a ouvert le feu sur une marche à travers le centre ville initiée par les islamistes.
Sid Ali Benmechiche journaliste a l’APS en couverture y a trouvé la mort par plusieurs dizaines d’autres victimes. Le sens de l’Histoire était celui la. La fin du monopole sur la vie politique du pays. Le président Chadli l’annoncera, des tremolos dans la voix, le soir même aux Algériens. Mohamed Benchicou s’était, parmi d’autres, beaucoup déployé pour trouver les compromis qui ont rendu possible la déclaration historique du MJA du 10 octobre 1988.
Celle qui a fait office d’attestation communale à la corporation pendant les années suivantes avant que n’arrivent les martyrs de la décennie sanglante. Au micro de l’AFP ce n’est pas lui qui fera le sonore de ce jour. Un de ses « adversaires » acerbes dans le MJA a chuchoté « si c’est Mohamed ce serait comme une signature vocale ». Il faisait allusion à la tendance de Benchicou a légèrement bégayer au début de ses prises de paroles. Benchicou en avait souri.


