De longue date, la doctrine militaire algérienne privilégiait la retenue au-delà des frontières nationales, préférant le renseignement, la formation et la médiation à l’engagement direct. Cette réserve s’accommodait d’un Sahel où les intérêts économiques concrets d’Alger, en dehors de la sécurité frontalière elle-même, restaient limités. Elle devient plus difficile à tenir depuis que le Niger est devenu le passage obligé d’un projet gazier entré en phase d’exécution après plus de quarante ans d’annonces sans lendemain.
Le dossier a d’abord progressé loin des déclarations publiques. En juillet 2025, alors que le ministre nigérian des Affaires étrangères Yusuf Maitama Tuggar effectuait une visite officielle à Alger, le TSGP restait absent des déclarations communes malgré les enjeux sécuritaires régionaux abordés. Maghreb Émergent relevait alors ce silence comme révélateur d’une prudence assumée. Le dossier gazier avançait déjà dans les coulisses, mais sa dimension sécuritaire n’était pas encore assumée publiquement.
Une annonce énergétique doublée d’un engagement sécuritaire
Le lien s’est affiché quelques mois plus tard. Le 16 février 2026, à l’issue de la visite officielle du président nigérien Abdourahamane Tiani, Abdelmadjid Tebboune annonçait le lancement du gazoduc transsaharien directement après le ramadan, tout en affirmant que l’Algérie et le Niger combattaient le terrorisme sur la même ligne de front. Les deux annonces, énergétique et sécuritaire, tenaient dans la même déclaration. Quatre mois plus tard, à la 5e réunion ministérielle du comité de pilotage, Maghreb Émergent notait que ni le financement ni le calendrier des 841 kilomètres du tronçon nigérien n’étaient encore arrêtés.
Le 4 juin 2026, à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, le ministre de l’Énergie et des Mines Mohamed Arkab a présidé le lancement officiel des travaux du tronçon algérien, en présence du PDG de Sonatrach Nour Eddine Daoudi et des directions de la NNPC et de la Sonidep. Les trois délégations avaient auparavant adopté le rapport final de l’étude de faisabilité réalisée par le cabinet Penspen, devenu la référence technique et économique pour toutes les phases suivantes du projet. Long de 4 128 kilomètres et évalué à 13 milliards de dollars pour une capacité annuelle ciblée de 30 milliards de mètres cubes, le TSGP associe la Nigerian National Petroleum Company et Sonatrach à hauteur de 90 % des parts, contre 10 % pour le Niger via sa société publique, Sonidep.
La base aérienne 101 de Niamey, où se sont retranchés les militaires mutins avant d’en être délogés le 29 août, a longtemps concentré les dispositifs militaires étrangers dans la région. Pendant près d’une décennie, l’armée française en avait fait l’un des piliers de son dispositif Barkhane, avec jusqu’à quatre cents aviateurs et plusieurs Mirage 2000 stationnés sur place. Après le retrait français de 2023 puis le départ américain d’Agadez en 2024, des militaires russes s’y sont installés. Pour Akram Kharief, cet espace correspond précisément à celui par lequel transitent « les projets économiques les plus ambitieux d’Alger en Afrique », au premier rang desquels le TSGP.
Un déploiement militaire à la mesure de l’investissement
Certes, la communication officielle algérienne n’a jamais présenté le déploiement du 30 août autrement que comme un geste de solidarité envers un voisin frappé par une crise interne, dans la continuité du soutien exprimé dès le lendemain de la tentative de coup d’État. Ce langage diplomatique n’exclut pas que la protection du corridor gazier compte parmi les logiques de ce déploiement, aux côtés des considérations sécuritaires régionales. Le corridor gazier et le corridor sécuritaire avancent en tout cas désormais du même pas.
Ce déploiement du 30 août complétait les quatre hélicoptères livrés trois semaines plus tôt, une capacité qu’Akram Kharief qualifie de « politique autant que militaire », acquise au moment précis où Alger en avait le plus besoin. Le pouvoir qu’elle contribue à maintenir en place à Niamey est aussi celui qui a validé, quatre mois plus tôt à Aoulef, le lancement du tronçon algérien du TSGP. C’est ce même partenaire nigérien qui doit désormais mener la construction du segment reliant la frontière algérienne à Agadez, plus au nord, ce que Kharief envisage comme un « autre seuil » possible pour la présence algérienne.
Sonatrach l’a rappelé dans son communiqué du 4 juin 2026. Le tronçon algérien du TSGP suit le corridor de la route transsaharienne depuis la frontière algéro-nigérienne jusqu’au « Centre National de Dispatching du Gaz de Hassi R’Mel ».



