Niger : jusqu’où l’Algérie ira-t-elle pour protéger ses intérêts énergétiques ?

Les deux chambres du Parlement ont autorisé, dimanche 25 octobre, l'envoi d'unités de l'Armée nationale populaire au Niger, au nom de la protection des intérêts énergétiques de l'Algérie. Les effectifs et la date d'envoi n'ont pas été communiqués. Pour l'expert en géopolitique Bassem Laredj, la décision pose la question de savoir jusqu'où le pays est prêt à projeter ses capacités militaires pour défendre ses intérêts stratégiques.

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Le gazoduc transsaharien doit acheminer 30 milliards de mètres cubes de gaz nigérian par an vers l'Algérie, puis vers l'Europe. Photo d'illustration.
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Le Parlement a tranché à huis clos, dimanche 25 octobre. Selon les communiqués des deux chambres, le Conseil de la nation a approuvé à l’unanimité, puis l’Assemblée populaire nationale à la majorité absolue des présents, la notification du président Abdelmadjid Tebboune, datée du 22 octobre, sur l’envoi d’unités de l’Armée nationale populaire (ANP) au Niger.

L’article 91 de la Constitution exige l’accord des deux chambres pour un tel déploiement. Les intervenants ont invoqué la protection des intérêts énergétiques et la mise en œuvre de l’accord bilatéral entre Alger et Niamey. Un protocole de coopération militaire avait été signé le 21 octobre, sans que son contenu soit publié. Du reste, peu de choses ont filtré. Ni les effectifs, ni la date d’envoi, ni la nature exacte de la mission n’ont été communiqués.

De quels intérêts parle-t-on ? Dans une analyse publiée sur LinkedIn, Bassem Laredj, expert en géopolitique, leur donne un nom, celui de Sonatrach. Le rapprochement est le sien. Il estime que « la protection des investissements de Sonatrach au Niger montre que la sécurisation des actifs économiques à l’étranger pourrait devenir une dimension plus importante de la politique de défense algérienne, notamment dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures stratégiques ». Jusqu’ici, rappelle-t-il, cette politique « s’est principalement articulée autour de la protection de l’intégrité territoriale, de la sécurisation des frontières et de la prévention des menaces extérieures ».

Le groupe est pourtant déjà bien implanté dans le nord du pays. Sur le bloc de Kafra, sa filiale ENAFOR a lancé le 13 août le forage de Kafra Sud-Est 1, à 85 kilomètres de la frontière algérienne, première étape d’une campagne de quatre puits programmés sur deux ans. Le ministère nigérien du Pétrole avance quelque 255 millions de barils de réserves prouvées et probables pour ce bloc. Le 14 août, Sonatrach a chargé au terminal béninois de Sèmè la première cargaison de brut nigérien commercialisée avec la Sonidep, soit un million de barils achetés en vertu d’un contrat signé le 22 juillet. Niamey en redemande. Le 22 septembre, le général Abdourahamane Tiani a sollicité l’appui du groupe algérien du forage jusqu’à la pétrochimie, avec un volet de formation et de transfert de technologie. Rien n’indique, à ce stade, que ces sites entrent dans le périmètre de la mission.

Au Niger, le gazoduc n’en est qu’aux relevés

Le chantier le plus coûteux avance, lui, à deux vitesses. Les travaux de la section algérienne du gazoduc transsaharien ont été lancés le 4 juin à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, et Mohamed Arkab, le ministre des Hydrocarbures, a annoncé le 12 octobre à Riyad une capacité de 20 milliards de mètres cubes par an en première phase, puis de 30 milliards.

De l’autre côté de la frontière, les relevés topographiques du tracé ont commencé en octobre. Le tronçon nigérien représente 841 kilomètres sur les 4 128 kilomètres de l’ouvrage. Quant au montage financier, il était encore en négociation en août entre Alger, Abuja et Niamey, et le ministère algérien chiffre l’enveloppe globale entre 12 et 18 milliards d’euros.

Niamey, de son côté, n’entend pas jouer le rôle de simple pays de passage. Le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, refuse que le gazoduc se réduise à un passage de transit et veut s’appuyer sur le tracé pour développer des activités économiques et industrielles le long du corridor. Il plaide aussi pour un partenariat de long terme avec Sonatrach, de l’exploration à la commercialisation du brut.

Pendant ce temps, les armes ont pris de l’avance sur les tuyaux. Alger a livré quatre hélicoptères à Niamey le 9 août, puis a envoyé le 30 août quatre Su-30 algériens, à la demande du commandement nigérien. Le 4 octobre, le président Tebboune assurait que l’envoi des avions ne changeait rien à la doctrine de l’armée, encadrée par la Constitution. Bassem Laredj retient surtout le vote de dimanche, qui « pourrait constituer une date importante dans l’histoire de la politique de défense algérienne ». Selon lui, la révision constitutionnelle de 2020 avait déjà ouvert la possibilité juridique d’une projection militaire à l’étranger, et la décision « constitue une étape majeure dans sa concrétisation ».

L’enjeu est de savoir « si cette décision restera limitée au contexte nigérien ou si elle préfigure une évolution plus durable de la posture stratégique algérienne ». Derrière Sonatrach, juge-t-il, se dessine une question bien plus fondamentale : « jusqu’où l’Algérie est-elle désormais prête à projeter ses capacités militaires pour défendre ses intérêts stratégiques ? »

Le gazoduc, lui, attend son tour. Le ministre nigérien du Pétrole situait en juin le démarrage de la construction du tronçon nigérien au début de 2027.

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